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Victimes sous condition : #OnVousCroit

Ce qu’un Juif doit prouver avant d’être seulement écouté

Un militant juif signale une affiche. On ne lui répond pas que l’affiche est innocente : on lui répond qu’il exagère. Il insiste, on lui dit qu’il joue la victime. Il se fâche, on lui dit qu’il est hystérique. Il reste calme, on lui dit que ce n’était donc pas si grave. Personne, à aucun moment, n’a regardé l’affiche.

Ce texte porte sur ce moment précis, celui où une plainte cesse d’être vraie ou fausse pour devenir irrecevable. C’est un mécanisme, il a des pièces, et il se casse.

La boucle, avant de savoir qui a raison

Le mécanisme n’a rien d’exotique : huit temps, dont chacun paraît raisonnable pris isolément.

Comment une fausse nouvelle rend sa réfutation suspecte
  1. Une allégation apparaît sans pièce. Un chiffre, une influence, un intérêt caché sont attribués aux Juifs. Personne ne l’étaye, personne ne la retire.

  2. Des relais la reprennent. Chacun cite le précédent. Cinq adresses, une seule observation.

  3. La répétition fabrique une familiarité, et la familiarité passe pour un accord. Cette étape est mesurée, faiblement, et le parcours « Pourquoi ça marche » en donne le chiffre, l’intervalle et les limites.

  4. Le public conclut « pas de fumée sans feu ». L’allégation encaisse comme crédit la circulation qu’elle a produite elle-même.

  5. La charge se déplace. Ce n’est plus à celui qui affirme de prouver, c’est à la personne juive de démontrer que l’acte n’a pas eu lieu, et, dans le même mouvement, qu’elle-même est fréquentable.

  6. Sa dénégation devient une pièce à charge. Nier, c’est ce que ferait quelqu’un qui a quelque chose à cacher. Protester, c’est « jouer la carte de la victime ». Documenter, c’est « instrumentaliser ».

  7. Sa colère la disqualifie, et son calme banalise l’incident. Les deux registres disponibles sont tous les deux perdants.

  8. La boucle se referme sur le vocabulaire. Le mot qui permettrait de nommer l’opération, « antisémitisme », est celui qu’on vient de lui retirer.

La dénégation ainsi discréditée rend l’accusation initiale plus crédible.

Aucun de ces huit temps n’est inédit : répétition, auto-immunisation d’une croyance, injustice testimoniale, confiscation d’un concept, victime idéale, gaslighting, chacun a sa littérature. Ce qui se soutient ici est leur enchaînement, et il se réfute en trois points séparés : le préjudice fabrique sa propre immunité, il retire le vocabulaire qui permettrait de le nommer, il rend auto-incriminante chaque réponse disponible.

Une victime sous condition est le produit de cet enchaînement : quelqu’un dont le statut de plaignant se négocie avant que sa plainte soit lue.

La bascule a lieu au cinquième temps. Jusque-là, l’opération travaille sur une affirmation qui circule. Ensuite, elle travaille sur une personne.

Le crédit se retire avant la discussion

Le rabais n’attend pas le contenu de la plainte. Miranda Fricker l’a nommé : il y a injustice testimoniale lorsqu’un préjugé attaché à l’identité de celui qui parle conduit son auditoire à lui accorder un crédit diminué, un « déficit de crédibilité par préjugé identitaire ». Elle nomme aussi son revers, l’injustice herméneutique, « l’injustice de voir une part significative de son expérience sociale soustraite à la compréhension collective, en raison d’un préjugé identitaire structurel dans la ressource herméneutique collective ». Le premier porte sur ce que l’auditoire croit du locuteur, le second sur les mots dont il dispose.

David Schraub applique cette grammaire à l’antisémitisme, dans un article de revue à comité de lecture. Il appelle antisémitisme épistémique ce qui « blesse, lèse ou marginalise les Juifs dans leur capacité de sujets connaissants, comme témoins, comme locuteurs, comme porteurs de savoir ». Sa démonstration part d’un trope banal : si les Juifs forment une caste qui manœuvre en coulisses, leur parole publique est nécessairement un coup de plus dans une partie qu’ils cachent. Les détester devient inutile ; il suffit de s’en méfier, et la méfiance se présente comme de la lucidité.

La différence se constate, elle ne se devine pas. Schraub la rend observable en la comparant à ce que les féministes reprochent aux autorités quand elles disent qu’on « ne croit pas » les femmes qui signalent une agression sexuelle. Le reproche n’est pas qu’on n’arrête pas immédiatement le mis en cause sur la seule parole de la plaignante : c’est qu’on ne fait pas les gestes minimaux qu’on ferait si l’agression était seulement possible. On n’ouvre pas d’enquête, on ne recueille pas les témoignages, et l’institution passe directement à la gestion de son propre risque. Transposée, la question devient vérifiable : après le signalement, quelqu’un a-t-il regardé l’affiche ?

Une partie des personnes concernées a déjà fait le calcul. L’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne a interrogé, de janvier à juin 2023, 7 992 personnes juives de seize ans et plus dans treize États membres. Parmi celles qui ont subi une violence antisémite sans la signaler nulle part, 26 % donnent pour raison que personne ne les croirait ou ne les prendrait au sérieux, la raison la plus fréquente restant, à 61 %, que rien n’en sortirait. 71 % déclarent avoir rencontré dans les douze mois précédents des « accusations selon lesquelles les Juifs exploiteraient leur statut de victimes de la Shoah », et 34 % évitent des événements ou des lieux juifs par sentiment d’insécurité. Menée en ligne sur recrutement communautaire, l’enquête ne produit pas un échantillon probabiliste : elle mesure une exposition perçue, une anticipation et un évitement déclaré, jamais une fréquence d’actes constatés.

La confiscation du mot

Le second étage ne porte plus sur une affirmation, mais sur les mots disponibles. Paul-Mikhail Catapang Podosky distingue deux ordres. Dans le gaslighting de premier ordre, le désaccord porte sur l’application d’un concept partagé à un cas, et l’usage des mots par le locuteur amène l’auditeur à douter de sa capacité d’interprétation, sans douter de ses concepts. Dans le second ordre, le désaccord porte sur le concept qu’il faut employer, et l’auditeur doute désormais de la justesse de ses concepts eux-mêmes.

Kristie Dotson avait décrit les gestes qui produisent ce résultat. Elle nomme étouffement du témoignage le fait de « tronquer son propre témoignage afin de s’assurer qu’il ne contienne que ce pour quoi l’auditoire manifeste une compétence testimoniale », et mise au silence du témoignage le cas où « un auditoire échoue à identifier le locuteur comme un sujet connaissant ». Le premier ressemble à de l’autocensure et n’en est pas : c’est le calcul des 26 % qui ne signalent rien, fait avant la première phrase.

Le mot « antisémitisme » devient alors l’enjeu et non plus l’objet : retirer sa disponibilité à ceux qu’il concerne les oblige, avant d’établir un fait, à reconquérir le droit d’employer un terme.

Une pièce datée, publiée, et qui dit exactement cela

En 2011, Alain Badiou et Eric Hazan publient L’antisémitisme partout. Aujourd’hui en France à La Fabrique. Le livre soutient qu’une « campagne » dénonçant une vague d’antisémitisme en France sert d’écran à d’autres intérêts, et il désigne ses adversaires par un mot unique, « les inquisiteurs ».

Il sait reconnaître certains faits : une accusation d’antisémitisme peut servir de contre-feu, et le livre en produit un cas circonstancié, la réponse de Bernard Kouchner à un livre de Pierre Péan en 2007 ; il reconnaît « la réalité de manifestations d’hostilité contre les juifs à cette époque », le négationnisme d’ultragauche est antisémite, et Dieudonné relève d’un « antisémitisme véritable ». Ces concessions rendent l’opération centrale d’autant plus visible. Les auteurs se réservent le droit de décider quels Juifs peuvent encore nommer l’antisémitisme, et quels signalements sont requalifiés avant lecture.

Le passage décisif ne porte plus sur un cas. Décrivant l’hostilité envers les Juifs dans une partie de la jeunesse française, les auteurs écrivent :

« Choisir le mot “antisémite” pour qualifier le sentiment politique de cette jeunesse, prétendre que cet antisémitisme est en “montée” n’est aucunement la description d’une situation réelle mais une opération de stigmatisation. On choisit à dessein un terme qui n’est pas le bon. »

Ce que cette phrase accomplit se lit sans procès d’intention : elle ne conteste pas une pièce, elle retire par avance le mot qui permettrait d’en discuter une. Deux pages plus haut, les auteurs ont déjà requalifié ce dont il s’agit : « Ce qu’éprouve cette jeunesse populaire n’est pas de l’antisémitisme, mais plutôt une hostilité “politique mal politisée”. » La requalification précède l’examen des cas et vaut pour tous ceux qui viendront. Le désaccord ne porte plus sur l’application du concept mais sur sa disponibilité, ce qui est la définition du second ordre.

Le livre pousse la conséquence jusqu’au bout, et il l’écrit lui-même :

« Être juif (et même israélien comme Eyal Sivan) n’est nullement de nature à protéger contre l’accusation d’antisémitisme. On peut même soutenir que, par un paradoxe intéressant, lorsque les inquisiteurs détectent un “antisémite” nouveau, ce qui leur arrive tous les jours, s’apercevoir qu’il est juif fonctionne à leurs yeux comme une circonstance aggravante. »

Les auteurs attribuent cette opération à leurs adversaires ; leur propre texte l’exécute sur un autre terrain. Les organisations juives françaises y « parlent à la place des gens et leur coupent la parole », les Juifs qui les contestent sont « soigneusement maintenus dans l’invisibilité », et un Juif qui alerte sur l’antisémitisme est rangé du côté des inquisiteurs. La parole juive n’est pas niée : elle est répartie d’avance entre celle qui compte et celle qui ne compte pas, et le critère de la répartition n’est pas la pièce produite.

Verdict sur le livre

L’antisémitisme partout organise une disqualification antisémite de la parole juive. Il répartit les Juifs entre témoins recevables et « inquisiteurs » selon la conclusion qu’ils donnent, transforme le signalement d’un racisme en opération de pouvoir et retire le mot « antisémitisme » à un milieu entier avant l’examen des faits.

La qualification porte sur cette architecture publiée, pas sur un état mental. Elle tomberait si le contexte intégral inversait les passages cités ou si le livre examinait les cas avant de les requalifier. Le texte intégral confirme au contraire la répétition du procédé.

Le livre paraît en 2011. Le 19 mars 2012, à l’école Ozar Hatorah de Toulouse, Jonathan Sandler, ses fils Gabriel et Arieh, et Myriam Monsonego sont assassinés parce qu’ils sont juifs. Un attentat n’est pas un échantillon. C’est le cas extrême que la catégorie d’« hostilité politique mal politisée » ne savait pas reconnaître avant le meurtre, et il laisse la question entière : à quoi distingue-t-on une hostilité mal politisée d’un antisémitisme véritable, avant que le pire ne tranche ? Le parcours « Rien que des mots ? » instruit l’attentat avec ses pièces.

Ce qu’on demande à une plainte juive avant de l’examiner

Toutes les victimes n’accèdent pas au même statut. Nils Christie a décrit en 1986 la victime idéale : non pas la personne la plus souvent atteinte, mais celle qui obtient le plus facilement le statut complet et légitime de victime. Son exemple est resté célèbre : une vieille dame frappée en plein jour par un inconnu, au retour du chevet de sa sœur malade. Faible, occupée à une chose respectable, là où nul ne peut lui reprocher d’être, face à un agresseur fort et étranger, elle réunit les cinq attributs. La grille décrit un accès social au statut de victime, jamais un barème de ce que les victimes méritent, et elle rend visible le prix de l’écart : plus une personne s’en éloigne, plus elle paie pour être crue.

Sur ce barème, une personne juive qui signale un acte antisémite en France accumule les écarts. On la suppose forte, parce que le trope de la puissance juive fait partie du répertoire. On la suppose riche, donc mal placée pour se plaindre. On l’associe à un État étranger, donc partie à un conflit plutôt qu’atteinte chez elle. Et l’on suppose que ses malheurs sont déjà largement pris en compte.

Ces suppositions se mesurent. Ipsos a interrogé pour le Crif, du 20 au 23 septembre 2024, un échantillon de 1 000 personnes représentatif de la population française majeure, par quotas et en ligne. 52 % y tiennent pour vrai que les Juifs sont plus attachés à Israël qu’à la France, 48 % que leur très grande majorité soutient la politique israélienne jusque dans ses pires aspects, 44 % qu’ils utilisent la Shoah et le génocide dont ils ont été victimes pour défendre leurs intérêts, contre 36 % l’année précédente. Commandée par une organisation partie prenante, l’enquête mesure une adhésion déclarée : elle établit ce qui est disponible avant la plainte, pas ce que fera un interlocuteur donné. Rapprochée de l’enquête de la FRA citée plus haut, elle autorise une phrase, et pas une de plus : le soupçon d’instrumentalisation n’est pas une réaction marginale à des plaintes excessives, il est un énoncé courant, tenu pour vrai par une part importante de la population française, et il précède donc les plaintes qu’il est censé juger.

À l’écart au modèle s’ajoute une exigence dont la forme anti-juive est documentée, la profession de foi préalable. Le manuel universitaire Decoding Antisemitism, issu du Zentrum für Antisemitismusforschung de la Technische Universität Berlin, la range parmi les doubles standards, dans certains espaces culturels, universitaires ou politiques « où les Juifs ne sont acceptés comme membres à part entière qu’à condition de passer un test décisif sur les attitudes “correctes” envers Israël et le sionisme ».

Eitan Hersh et Laura Royden l’ont mise à l’épreuve sur 3 500 adultes américains, avec suréchantillonnage des jeunes, par un test à conditions aléatoires : une moitié des personnes est interrogée sur le point de savoir si les Américains musulmans devraient dénoncer sans ambiguïté les discriminations exercées par des pays musulmans pour participer à des mobilisations de justice sociale, l’autre moitié sur la même exigence adressée aux Américains juifs à propos d’Israël.

Jeunes adultes de 18 à 30 ans« Les musulmans devraient dénoncer »« Les Juifs devraient dénoncer »
Se disant très à gauche, écart aux modérés+1,5 point, non significatif+24 points, significatif
Se disant très à droite, écart aux modérés+29 points, significatif+20 points, significatif

Le tableau rapporte les coefficients de la Table 3 : ce sont des écarts de probabilité par rapport aux personnes se disant modérées, pas des parts brutes de chaque groupe. La Figure 5 donne le niveau de départ : environ 20 % des jeunes adultes modérés exigent que les Juifs dénoncent Israël. Cette exigence augmente d’environ vingt points à l’extrême gauche comme à l’extrême droite. Chez les plus de trente ans, la courbe n’est plus en U : l’exigence envers les Juifs demeure plus élevée chez les libéraux, tandis qu’elle chute à droite.

Une exigence politique ordinaire

Elle s’adresse à quiconque prend la parole sur le sujet, quelle que soit son appartenance.

Elle porte sur une position argumentée, que l’on peut défendre, nuancer ou refuser.

Elle ne conditionne pas l’accès à un espace commun sans rapport avec le sujet.

Un refus s’y discute comme un désaccord politique.

Une profession de foi préalable

Elle ne s’adresse qu’aux membres d’un groupe, en raison de leur appartenance.

Elle porte sur une formule attendue, dont l’exactitude importe moins que la prononciation.

Elle conditionne l’accès à un collectif, une réunion, une alliance ou une prise de parole.

Un refus vaut aveu, et confirme le soupçon qui l’a fait naître.

Le mot de passe est traité pour lui-même dans Shibboleths : quand un mot devient un test de loyauté ; son effet en amont suffit ici. Tant que la formule n’est pas prononcée, la personne n’a pas commencé à parler du fait qu’elle voulait signaler.

Comparer une règle, ou opposer un veto

Une analogie teste une règle commune ; un veto empêche qu’une règle soit appliquée. La même phrase peut faire les deux, et la différence se voit.

Masi Noor, Nurit Shnabel, Samer Halabi et Arie Nadler ont proposé en 2012, dans une revue de synthèse, un modèle de la victimisation concurrentielle : l’effort des membres de groupes en conflit pour établir que leur groupe a davantage souffert que l’autre. Ils la relient à deux besoins distincts, restaurer une position de puissance ou restaurer une acceptabilité morale, et montrent qu’elle contribue au maintien du conflit ; Isaac Young et Daniel Sullivan ont généralisé le constat en 2016 jusqu’aux relations entre minorités. Ces travaux mesurent des attitudes en contexte expérimental, dans des groupes opposés ; ce que font les gens dans une salle demande un autre dispositif.

Le point logique n’attend pas la recherche. La souffrance d’un groupe n’est pas une quantité conservée : reconnaître un tort n’en retire aucun à un autre, et la concurrence entre mémoires est une croyance sur la mémoire, pas une propriété de la mémoire.

La troisième de ces phrases n’est pas une hypothèse. Illana Weizman, dans Des Blancs comme les autres ?, rapporte la recevoir à chaque publication sur l’antisémitisme : on l’accuse d’être « constamment dans une position victimaire », de ne parler « que » d’antisémitisme, de ne pas laisser de place aux souffrances des autres. Ces réponses viennent souvent, observe-t-elle, de personnes elles-mêmes racisées, et sa conclusion se reprend telle quelle : le déséquilibre dans la reconnaissance des mémoires, s’il existe, n’a pas été décidé par les victimes, et le leur imputer ajoute un tort au tort. Son livre documente les réponses reçues, il n’en mesure pas la fréquence.

Aucune réponse ne compte

Le crédit rabattu et la catégorie confisquée, restent les conduites disponibles, et c’est là que le mécanisme se referme. Kate Abramson a décrit la structure de ce genre d’échange. Ce qu’elle appelle gaslighting ne vise pas à gagner une discussion : cela vise, écrit-elle, « à détruire jusqu’à la possibilité même du désaccord », en ruinant l’autre si radicalement qu’il ne lui reste aucun point d’où désaccorder. Deux traits comptent ici. Ces échanges tirent leur efficacité de leur répétition, sur une longue durée et souvent depuis plusieurs voix : la structure apparaît dans la série, non dans l’incident. Et leur marque est que la protestation devient une preuve, la survie du visé passant pour la démonstration que l’affaire était mineure.

Chez Abramson, la visée du gaslighter appartient au concept. Le critère retenu ici est public et se limite aux traces accessibles : résultat, répétition, fermeture des réponses possibles. Une stratégie consciente ne s’ajoute au verdict que si des pièces l’établissent.

Six conduites, six retournements.

Ce que la personne fait

Elle dément.

Elle documente, cite, date.

Elle se fâche.

Elle reste calme.

Elle se tait.

Elle demande une règle commune.

Ce que la boucle en tire

« Évidemment qu’il dément. »

« Il instrumentalise, il a préparé son dossier. »

« Il est hystérique, on ne peut plus rien dire. »

« Ce n’était donc pas si grave. »

« Personne ne s’est plaint, il n’y a rien eu. »

« Il exige un traitement de faveur. »

Le test est réfutable. Une position ouverte laisse au moins une réponse capable de modifier le jugement : une pièce datée compte, une colère peut être trouvée proportionnée, un silence reste un silence. Montrer qu’une de ces six conduites a déplacé le jugement d’un interlocuteur, dans une des situations décrites ici, c’est montrer que la boucle n’était pas fermée. Une position fermée convertit les six en preuves à charge.

Un mécanisme voisin trie la parole autrement. Le chantage à la radicalité invalide une alerte d’après le camp politique supposé de celui qui la formule ; la boucle décrite ici retire sa recevabilité à une plainte parce qu’elle est portée par une personne juive. Les deux se cumulent souvent, sans trier sur le même critère.

Un passe-partout cesse d’être un outil

Le mot gaslighting est devenu un passe-partout, et il y perd ce qui le rend utile. Abramson trace elle-même la frontière, dans une note où elle envisage l’objection la plus embêtante pour sa thèse : la réfutation socratique laisse elle aussi son interlocuteur incertain de ce qu’il pensait. Sa réponse fournit le critère. Socrate donne ses raisons, tolère la contradiction et laisse son interlocuteur répondre, et le texte ne contient ni pathologisation ni manipulation affective. « Et l’elenchos n’est pas du gaslighting. »

Ce que le mot désigne utilement est étroit : un procédé qui, au lieu de contester ce qui est dit, travaille à retirer à celui qui le dit sa qualité de personne capable de le dire.

Et les accusations fausses ?

L’objection, dans sa version la plus forte. Des accusations d’antisémitisme sont parfois erronées. D’autres sont instrumentalisées, pour protéger une politique, discréditer un adversaire ou éteindre une critique légitime d’un gouvernement. Ces cas seraient assez nombreux et assez dommageables pour que la « réceptivité ouverte » accorde un crédit indu à une catégorie de plaignants dont certains abusent.

Les prémisses partagées. Une accusation fausse est un tort. Une accusation instrumentalisée en est un de plus, parce qu’elle abîme aussi le mot pour ceux qui en ont besoin. Personne ne doit être cru sur son seul état civil.

La règle qui tranche. Un taux d’erreur dans une classe d’affirmations commande un meilleur examen, jamais l’abandon de cette classe : des plaintes pour vol se révèlent infondées, et l’on continue d’enregistrer les plaintes pour vol. Schraub situe le saut exact, qui consiste à traiter la fausseté comme le cas ordinaire et à lui attribuer une intention malveillante. Ceux qui adoptent cette position l’écrivent d’ailleurs, en parlant de plaintes « routinières », « banalisées », de « calomnies » et de « mauvaise foi ». Ce vocabulaire n’est pas celui de l’agnosticisme.

Le contre-exemple discriminant. Deux personnes refusent l’une et l’autre une qualification d’antisémitisme : la première examine le verbatim et conclut que le critère n’est pas rempli, la seconde annonce d’emblée que l’accusation vient d’un camp, donc qu’elle est un procédé. La première a fait le travail et peut avoir raison ; la seconde n’a produit aucune proposition sur les faits, et ce départ suffit ici. Le test qui le fonde, refus argumenté contre récusation par le camp, est instruit pour lui-même dans Le chantage à la radicalité ; il est appliqué à des cas nommés dans Un grand nom ne remplace pas une preuve.

La conclusion. Le devoir porte sur l’examen, pas sur la croyance, et la même règle vaut pour les autres plaintes, avec un critère de retrait annoncé. Une erreur avérée se corrige et se publie, par la voie de rectification de ce site. Un cas faux justifie une correction, pas la déchéance d’une classe de témoins.

Notre propre exposition, et elle est réelle

Un observatoire qui documente l’antisémitisme est exactement le genre d’institution qui peut se tromper dans ce sens. Notre garantie n’est pas notre bonne foi, qui ne se vérifie pas : ce sont nos règles publiques. Le classement d’un énoncé et la qualification d’une personne restent deux résultats séparés. Une mise en cause s’arrête où s’arrête la pièce primaire. Aucune qualification ne se transmet d’un auteur à un relais, à un parti ou à un lecteur, et aucune disculpation non plus. Ces règles sont écrites et opposables ; leur exposé public est notre méthodologie.

Sortir de la boucle

Ce qui suit se détache de l’article et s’emporte, en réunion, en commentaire, en assemblée générale, sur un plateau. Le tutoiement y est celui de l’outil, et la première personne visée est celle qui pose les questions. Aucune n’est rhétorique : l’absence de réponse est déjà une information.

Trois gestes valent ensuite plus que les six questions.

  1. Ouvrir le dossier avant de discuter du plaignant. Regarder la pièce prend trente secondes et rend la conversation possible. Ne pas la regarder est une décision, et elle se voit.
  2. Écrire la règle avant le cas. Un collectif qui fixe par écrit ce qu’il exige de tous ses membres sur les conflits internationaux n’a plus besoin d’improviser un test de loyauté quand un Juif prend la parole.
  3. Rendre la correction possible. Dire d’avance ce qui ferait retirer une qualification, et la retirer publiquement le cas échéant, est la seule chose qui distingue une accusation d’un verdict.

Une personne juive qui signale un acte antisémite ne rencontre donc pas d’abord un désaccord sur les faits. Elle rencontre un crédit diminué du fait de son appartenance, un mot qu’on lui retire au moment où il servirait, et un jeu de réponses dont aucune ne peut compter. C’est cela, une victime sous condition. Le remède est banal, et c’est ce qui le rend difficile à refuser : même seuil de preuve, même droit au signalement, même examen des pièces. Ce diagnostic ne demande de renoncer à rien. Il n’exige aucune position sur Israël, aucun assouplissement de l’exigence de preuve, aucune indulgence envers les accusations fausses.

Ce qui ferait tomber cet article : montrer que le passage de Badiou et Hazan a été tronqué ou que son contexte l’inverse ; montrer que les chiffres de la FRA ou d’Ipsos disent autre chose que ce que nous leur faisons dire ; montrer que le tableau des réponses de « Aucune réponse ne compte » laisse en réalité une case ouverte dans les cas français que nous invoquons ; ou établir que les plaintes fausses sont le cas ordinaire, ce qui suppose une mesure et non une impression. Les pièces sont ci-dessous, elles sont publiques, et elles se vérifient sans nous.

Sources

Cadres philosophiques

  • Miranda Fricker, Epistemic Injustice: Power and the Ethics of Knowing, Oxford University Press, 2007, notamment p. 1 et 28 pour l’injustice testimoniale et le déficit de crédibilité par préjugé identitaire, p. 155 pour l’injustice herméneutique.
  • David Schraub, « The Epistemic Dimension of Antisemitism », Journal of Jewish Identities, vol. 15, no 2, juillet 2022, p. 153 à 179. Article de revue à comité de lecture ; nous en reprenons la distinction entre valider une affirmation et valider un statut de plaignant, et l’analyse de l’argument dit de l’excès de crédibilité.
  • Kristie Dotson, « Tracking Epistemic Violence, Tracking Practices of Silencing », Hypatia, vol. 26, no 2, 2011, p. 236 à 257, pour la mise au silence et l’étouffement du témoignage.
  • Kate Abramson, « Turning Up the Lights on Gaslighting », Philosophical Perspectives, vol. 28, 2014, p. 1 à 30, pour la visée du procédé, son caractère répété et le critère qui le distingue de la réfutation socratique.
  • Paul-Mikhail Catapang Podosky, « Gaslighting, First- and Second-Order », Hypatia, vol. 36, no 1, 2021, p. 207 à 227, pour la distinction des deux ordres.
  • Angelique M. Davis et Rose Ernst, « Racial gaslighting », Politics, Groups, and Identities, vol. 7, no 4, 2019, p. 761 à 774. Leur objet est le maintien d’une réalité suprémaciste blanche aux États-Unis par la pathologisation de ceux qui y résistent. Nous n’en transposons que la forme du procédé, et nous le disons : leur démonstration porte sur un autre objet et ne s’applique pas telle quelle.

Victimologie et psychologie sociale

Mesures

  • Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne, Jewish People’s Experiences and Perceptions of Antisemitism, 11 juillet 2024. Terrain de janvier à juin 2023, 7 992 répondants juifs de seize ans et plus dans treize États membres, recrutement communautaire en ligne. Chiffres utilisés : 71 % pour l’exposition aux accusations d’exploitation du statut de victime de la Shoah, 26 % et 61 % pour les motifs de non-signalement des violences, 34 % pour l’évitement des lieux juifs.
  • Ipsos pour le Crif, Le regard des Français sur l’antisémitisme et la situation des Français juifs, septembre 2024. Terrain du 20 au 23 septembre 2024, 1 000 personnes, quotas, en ligne. L’évolution de 36 % à 44 % sur cette proposition est reprise par le Crif dans sa contribution au rapport 2024 de la CNCDH.
  • Eitan Hersh et Laura Royden, « Antisemitic Attitudes Across the Ideological Spectrum », Political Research Quarterly, vol. 76, no 2, 2023, p. 697 à 711. La version publique déposée par les auteurs porte la Figure 5, ses moyennes et intervalles à 95 %, ainsi que la Table 3, dont nous reprenons les coefficients ; la conclusion générale sur l’épicentre des attitudes antisémites est celle du résumé de l’article publié.
  • Chloé Vincent et Matthew Bolton, « Double Standards », dans Matthias J. Becker, Hagen Troschke, Matthew Bolton et Alexis Chapelan (dir.), Decoding Antisemitism: A Guide to Identifying Antisemitism Online, Palgrave Macmillan, 2024, p. 441 à 445. Ouvrage en accès libre du Zentrum für Antisemitismusforschung. Nous en reprenons la description du test décisif imposé aux Juifs ; un double standard constaté n’y vaut pas, et ne vaut pas ici, preuve automatique d’antisémitisme.

Pièces et témoignages