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Du stéréotype à la violence : un parcours historique
19 mars 2012.
Toulouse, France.
8h00. Les enfants arrivent devant l'école juive Ozar Hatorah.
Un homme à scooter s'arrête. Il ouvre le feu.
Quatre morts. Trois enfants. Un enseignant.
Dans sa revendication, il dit :
« Je tue les Juifs parce qu'ils tuent nos enfants. »
— Mohamed Merah
Cette phrase.
Peut-être qu'elle est familière. Sous d'autres formes. Dans d'autres bouches.
D'où vient-elle ?
« Je tue [les Juifs] parce qu'[ils tuent] [nos enfants]. »
Un sujet collectif.
Un verbe d'intention.
Des victimes innocentes.
Est-ce que Mohamed Merah a inventé cette phrase ?
Ou l'a-t-il trouvée quelque part ?
Cette structure — « Les Juifs tuent des enfants » — existe depuis combien de temps ?
Norwich, Angleterre. 1144.
Un apprenti de 12 ans, William, est retrouvé mort dans un bois.
Des années plus tard, un moine écrit qu'il a été tué par les Juifs — pour un rituel de sang.
Aucune preuve. Aucun témoin. Aucun procès.
L'accusation devient un culte. William devient un « saint ».
C'est la première trace écrite de cette accusation en Europe.
Blois, France. 26 mai 1171.
Un homme affirme avoir vu un Juif jeter un corps d'enfant dans la Loire.
33 Juifs sont brûlés vifs. Dont 17 femmes.
Aucun corps n'est retrouvé.
Aucun enfant n'a été signalé disparu.
Les communautés juives ont évité Blois pendant 800 ans.
La Guardia, Espagne. 1490.
Huit Juifs et convertis sont condamnés au bûcher pour le « meurtre rituel » d'un enfant chrétien.
Aucun corps, aucun enfant disparu, aucun nom de victime.
L'un des accusés crie au tribunal :
« C'est le plus grand mensonge du monde. »
Quelques mois plus tard : le décret d'expulsion des Juifs d'Espagne.
Damas, Syrie ottomane. Février 1840.
Un moine capucin disparaît. Le consul français oriente l'enquête vers les Juifs.
Arrestations. Tortures. Deux morts sous la question. 60 enfants juifs pris en otages.
Le sultan finit par dénoncer l'accusation comme calomnie.
Sur la tombe du moine, à Damas, aujourd'hui encore :
« Assassiné par les Juifs, le 5 février 1840. »
Kielce, Pologne. 4 juillet 1946.
Un an après la libération des camps.
Un enfant de 9 ans disparaît deux jours. Pour éviter une punition, il raconte avoir été séquestré par des Juifs dans une cave.
Le bâtiment n'a pas de cave.
Malgré le mensonge évident : pogrom.
42 survivants de la Shoah sont tués.
Une femme enceinte. Un nourrisson de 3 semaines.
50 000 Juifs fuient la Pologne dans les semaines qui suivent.
880 ans de la même accusation.
Parfois sans corps, sans victime, sans enquête — parfois malgré les démentis officiels.
Toujours la même structure : « ils tuent nos enfants »
Avant d'aller plus loin, une clarification.
Des enfants meurent à Gaza.
Des familles sont détruites. Des quartiers rasés.
C'est une réalité. Elle est documentée. Elle mérite la colère.
On peut considérer que l'occupation est injuste.
Que la colonisation viole le droit international.
Que les bombardements sont disproportionnés.
Que la politique israélienne relève de ce que le nationalisme produit de pire.
Beaucoup le pensent. C'est une position politique légitime.
Ce n'est pas le sujet ici.
On interroge un cadrage.
Pas les faits. La façon de les raconter.
Une formulation qui existe depuis 900 ans — et qui s'active quelle que soit la réalité qu'elle prétend décrire.
« Des civils, dont des enfants, meurent dans les bombardements israéliens. »
« Israël massacre délibérément des enfants. »
La première décrit — elle appelle à l'analyse, au débat, à l'action politique.
La seconde cadre — elle active quelque chose de plus ancien.
« Les Juifs tuent les enfants chrétiens »
↓
« Israël tue les enfants palestiniens »
Après 1948, le sujet grammatical change — mais la structure reste.
Et parfois, la structure se décline.
Cette accusation n'est pas nouvelle.
Août 2009. Suède.
Le quotidien Aftonbladet publie un article accusant l'armée israélienne de prélever des organes sur des Palestiniens.
L'auteur admet en interview : « Si c'est vrai ou non — je n'en ai aucune idée. »
Si c'est vrai ? Aucune source, et médicalement ça paraît peu crédible.
L'accusation se répand quand même. Elle circule encore.
Version médiévale :
« Ils tuent nos enfants pour utiliser leur sang. »
Version contemporaine :
« Ils tuent nos enfants pour voler leurs organes. »
Même structure : cruauté intrinsèque, ciblage d'innocents, usage du corps.
Le vocabulaire change. De « rituel » à « médical ».
L'accusation reste.
29 octobre 2025. Une eurodéputée française tweete :
« Le vol d'organes par Israël sur les corps palestiniens sans leur consentement. Une pratique vieille de 30 ans. »
— Rima Hassan
Quand une narration persiste
malgré les enquêtes,
malgré les doutes,
malgré les acquittements —
décrit-elle des faits ?
Ou existe-t-elle indépendamment d'eux ?
Une autre structure traverse les siècles.
L'idée d'un groupe organisé, secret, tirant les ficelles.
Édouard Drumont, 1894
« [Dreyfus] n'est évidemment qu'un agent subalterne du grand syndicat de trahison cosmopolite dont Rothschild est le généralissime. »
La Libre Parole
Dieudonné M'bala M'bala, 2014
« La France est dirigée par un lobby sioniste. Ce lobby sioniste contrôle toutes les institutions de la République. »
Interview Zitouna TV
« Syndicat » → « Lobby »
120 ans d'écart.
« Syndicat » : connotation ouvrière.
« Lobby » : connotation patronale.
Exactement la même idée derrière.
Gaza, décembre 2008
« Israël massacre des enfants »
Gaza, novembre 2012
« Israël massacre des enfants »
Gaza, juillet 2014
« Israël massacre des enfants »
Gaza, mai 2021
« Israël massacre des enfants »
Gaza, octobre 2023
« Israël massacre des enfants »
Cinq conflits en quinze ans — et les mêmes mots à chaque fois.
Parfois quelques heures après les premières frappes, avant tout décompte.
Fais l'expérience.
Cherche « massacre d'enfants » + Yémen.
Ou + Syrie. Ou + Tigré.
Des guerres où des dizaines de milliers d'enfants sont morts.
On trouve des articles. Des rapports. Des condamnations.
Mais cette formulation exacte — avec cette viralité, cette répétition, cette automaticité ?
Elle est rare.
Pourquoi ce cadrage-là ?
Pourquoi ce sujet-là ?
Pourquoi depuis si longtemps ?
Aujourd'hui, en France, cette structure est utilisée par des personnalités publiques documentées.
Des élus. Des militants. Des artistes. Des intellectuels.
Deux mesures. Deux courbes.
Courbe A : L'intensité de ces discours en ligne.
Courbe B : Les actes antisémites en France.
Quand l'une monte, l'autre suit.
Pas toujours. Pas partout. Mais suffisamment pour qu'on s'arrête.
Corrélation n'est pas causalité.
Les mots ne déclenchent pas mécaniquement les actes.
Mais les mots précèdent les actes. Toujours.
On ne dit pas que ces mots causent les violences.
On dit qu'ils les précèdent. Toujours.
Et qu'un discours qui précède systématiquement les violences depuis 900 ans mérite qu'on le regarde de plus près.
« Je tue les Juifs parce qu'ils tuent nos enfants. »
— Mohamed Merah, 2012
1144 · 1171 · 1490 · 1840 · 1946 · 2012 · 2025
[Les Juifs / Israël] + [tuent / volent] + [nos enfants / nos organes]
Un tweet parmi des milliers — posté hier, aujourd'hui, demain.
Toujours la même phrase.
Quand cette phrase reviendra —
que révélera-t-elle ?