Comment une parole peut désigner une cible et justifier sa punition, sans causalité automatique.
Toulouse, 19 mars 2012
Quatre personnes sont assassinées à l’école Ozar Hatorah parce qu’elles sont juives.
Jonathan Sandler. Gabriel Sandler. Arieh Sandler. Myriam Monsonego.
Source : Ministère de l’Intérieur, hommage aux victimes des attentats de mars 2012
Pendant le siège de son appartement, Mohamed Merah justifie ainsi son choix de victimes à un policier :
« Je tue des juifs en France, parce que ces mêmes juifs-là (...) euh tuent des innocents en Palestine. »
Source : Europe 1 avec l’AFP, retranscription publiée par Libération, 17 juillet 2012
Le mot « Palestine » n’est pas l’accusation. La substitution l’est.
Une action attribuée à Israël devient l’acte des Juifs comme groupe.
Des enfants et un enseignant français deviennent les remplaçants punissables d’un État.
La formule donne au meurtre la forme d’une riposte.
Cette revendication établit la culpabilité collective invoquée et sa fonction justificatrice.
Reconstituer toute la décision meurtrière exige ensuite les trajectoires, les contacts, l’organisation et les préparatifs.
L’accusation qui rend ce remplacement imaginable possède une longue histoire.
Norwich, 1144.
William, un jeune apprenti, est retrouvé mort dans un bois. Thomas de Monmouth arrive plusieurs années plus tard et compose le récit d’un meurtre rituel commis par les Juifs.
L’accusation médiévale est née d’un texte, pas d’une preuve du crime.
Source : E. M. Rose, The Murder of William of Norwich, Oxford University Press, 2015
Blois, 26 mai 1171.
Un valet affirme avoir vu un Juif jeter un corps d’enfant dans la Loire. Aucun corps n’est produit.
Le comte Thibaut V condamne Pulcelina et plus de trente autres Juifs au bûcher.
La Guardia, 1491.
Six conversos et deux Juifs sont jugés par l’Inquisition pour la profanation d’une hostie et le meurtre supposé d’un enfant chrétien.
Aucun corps n’est retrouvé. Les huit accusés sont brûlés à Ávila le 14 novembre.
Source : Encyclopaedia Judaica, notice « La Guardia, Holy Child of »
Damas, février 1840.
Après la disparition d’un moine capucin et de son serviteur, des responsables juifs sont emprisonnés, torturés et forcés à avouer un meurtre rituel.
Les autorités saisissent aussi soixante-trois enfants juifs comme otages pour obtenir d’autres aveux.
Source : Jonathan Frankel, The Damascus Affair, Cambridge University Press, 1997
Le récit traverse huit siècles parce qu’il est transmis, réimprimé, enseigné et mobilisé par des autorités.
Son absurdité matérielle n’empêche rien lorsque ceux qui disposent de la force décident de l’utiliser.
Kielce, juillet 1946.
Un garçon de neuf ans disparaît deux jours. À son retour, il affirme avoir été caché dans la cave du bâtiment du Comité juif.
Le bâtiment n’a pas de cave.
La contradiction apparaît pendant l’enquête. Elle n’arrête ni la police, ni l’armée, ni la foule.
Des soldats et des policiers pénètrent dans le bâtiment. Environ mille ouvriers d’une aciérie rejoignent la foule.
Chaque relais transforme l’accusation disponible en permission plus concrète.
Des civils, des soldats et des policiers tuent quarante-deux personnes juives et en blessent quarante.
Source : United States Holocaust Memorial Museum, « The Kielce Pogrom »
La rumeur ne tue pas toute seule. Des personnes et des institutions lui donnent prise.
Mais sans la cible et la justification que le récit rend disponibles, cette chaîne ne raconterait pas la même histoire.
Trois conclusions demandent trois enquêtes différentes.
1. Le préjugé exprimé.
La phrase désigne-t-elle les Juifs comme coupables collectifs, pouvoir caché ou cible substitutive ?
2. La fonction justificatrice.
Quelle punition devient compréhensible, méritée ou nécessaire dans le récit ?
3. La causalité d’un acte.
Quels textes consultés, échanges, relais, appartenances et éléments de préparation relient le discours à la décision ?
Deux verdicts coexistent : la phrase exprime un préjugé antisémite ; établir la cause précise de l’acte exige d’autres pièces.
Deux phrases parlent de Gaza. Elles n’accomplissent pas le même geste.
Documenter des civils palestiniens tués met en cause des opérations, des unités, un gouvernement et des décisions.
Accuser « les Juifs » remplace ces acteurs par une population mondiale.
Dans la déclaration de Merah, le préjugé et la fonction justificatrice sont établis. Mesurer le poids causal de chaque relais exige de reconstruire sa trajectoire.
« Les mots ont tué » efface l’auteur, son organisation, ses moyens et les circonstances.
« Ce ne sont que des mots » efface la cible désignée et la punition rendue intelligible.
On peut interrompre la substitution sans détourner la conversation de la Palestine.
- 1Restituer l’acteur. Quelle décision, quelle unité, quel responsable ?
- 2Refuser le remplaçant. Pourquoi cette personne juive devrait-elle répondre de cet acte ?
- 3Tenir la preuve. Préjugé, justification ou causalité : quel niveau est établi ?
Cette précision renforce la solidarité avec les Palestiniens : elle vise les responsables réels au lieu de distribuer une faute héréditaire.
Une parole devient dangereuse lorsqu’elle aide une audience à répondre : qui est coupable, qui peut le remplacer, pourquoi sa punition serait juste.
Elle ne frappe jamais seule. Elle peut pourtant préparer la cible, la justification et la permission dont d’autres acteurs feront usage.
Poursuivre l’enquête
Retour à Comprendre