Un texte qui voyage
Un faux de 1903, démontré tel en 1921, cité comme preuve en 1988
Hier · 1903
Les Protocoles des Sages de Sion paraissent en feuilleton dans le journal russe Znamia en 1903. En 1921, le Times de Londres établit qu’il s’agit d’un faux, largement démarqué d’un pamphlet politique français de 1864. Le texte est malgré tout traduit en des dizaines de langues et publié dans le monde entier.
Aujourd’hui · 1988
« Leur plan est exposé dans les Protocoles des Sages de Sion, et leur conduite actuelle est la meilleure preuve de ce que nous disons. »
Ce qui est identique
Un faux fabriqué en 1903, et démontré faux en 1921, continue d’être produit comme la preuve d’un plan juif.
Le document est forgé en Russie, puis traduit et diffusé partout.
Un texte politique de 1988 le nomme et le donne pour preuve.
Ce que cela produit
Ici, la vieille structure ne survit pas seulement sous une autre forme. Le texte lui-même voyage. Le lien textuel n’est pas inféré : l’article 32 nomme les Protocoles et les présente comme la matrice du plan qu’il dénonce, soixante-sept ans après la démonstration du faux.
›Pourquoi le rapprochement tientcritère, objection, réponse, limite, pièces documentées
Le critère
La démonstration ne repose sur aucune ressemblance. Le document ancien est nommé et cité par le texte récent lui-même.
L’objection la plus forte
La charte de 1988 n’engage pas les personnes qui soutiennent aujourd’hui la cause palestinienne, et le mouvement a publié en 2017 un document qui abandonne ce langage.
Les deux remarques sont justes et nous les reprenons à notre compte. Le document adopté en 2017 abandonne la référence aux Protocoles et présente le conflit comme dirigé contre le projet sioniste et non contre les Juifs en raison de leur religion. Il ne déclare pas formellement abroger le texte de 1988, et son statut exact a été présenté de façon variable par les responsables du mouvement. Notre constat reste donc borné à la charte de 1988.
Ce que ce rapprochement n’établit pas
Elle n’établit rien sur les personnes qui soutiennent la cause palestinienne, rien sur la politique israélienne, rien sur la doctrine actuelle du mouvement. Elle établit qu’en 1988, la preuve invoquée était un faux de 1903.
La route du faux
Ce faux a une route, et elle porte des noms, des villes et des dates : celle qui mène à la pièce de ce chapitre, en 1988, puis celle qui la suit. Le texte n’a pas voyagé tout seul : il a été traduit, préfacé, recommandé, puis porté à l’écran.
- 1925-1926 Une première traduction arabe, faite depuis une version française par un prêtre, Antoun Yamin, paraît au Caire puis à Jérusalem. Sa diffusion reste marginale dans les pays arabes avant 1948.
- 1951 Muhammad Khalifa al-Tunisi publie au Caire une nouvelle traduction arabe, précédée d’une longue préface qui reprend la légende d’une origine sioniste du texte. La deuxième édition, en 1961, est préfacée par l’écrivain égyptien Abbas Mahmoud al-Aqqad.
- Septembre 1958 Le président égyptien recommande la lecture des Protocoles à R. K. Karanjia, rédacteur en chef de l’hebdomadaire indien Blitz, qui le rapporte.
- 18 août 1988 L’article 32 de la charte du Hamas cite le texte par son nom, soixante-sept ans après que le Times de Londres a établi qu’il s’agissait d’un faux. C’est la pièce de ce chapitre.
- Ramadan 2002 Quatorze ans après la pièce de ce chapitre, et donc pas sur le trajet qui y mène : un feuilleton égyptien de quarante et un épisodes, « Le Cavalier sans monture », place les Protocoles au centre de son intrigue et les présente comme authentiques. Il est diffusé par la chaîne satellitaire Dream TV, par la télévision d’État égyptienne et par d’autres chaînes arabes. Le porte-parole du gouvernement égyptien confirme alors que la série a été approuvée par la commission audiovisuelle.
Cette route explique comment un faux fabriqué en Russie, démonté à Londres en 1921, se trouve disponible en arabe et citable à Gaza en 1988. Elle n’établit rien d’autre. Elle ne fait de personne l’héritier de l’Okhrana, elle n’attribue aucune intention à qui a traduit, préfacé ou regardé, et elle ne dit pas que tout lecteur de ces éditions en a cru le contenu.
Texte intégral du document de 2017, publié par Middle East Eye, pour vérifier l’objection

