Fiche rédigée par Decoding Antisemitism / Ascone, Laura
Ce que nous faisons : documenter des propos publics pour permettre l'analyse des patterns discursifs.
Ce que nous ne faisons pas : imputer des intentions, établir des listes, accuser quiconque d'antisémitisme.
Méthodologie complète →La construction des Juifs comme « l'Autre » ou « l'Étranger » désigne le mécanisme par lequel on exclut les personnes juives d'un groupe d'appartenance — qu'il soit national, ethnique, culturel ou simplement « nous ». Cette exclusion peut être explicite (« Tu n'es pas français, tu es juif ») ou implicite (suggérer qu'un Juif devrait s'occuper « de son pays » en désignant Israël).
Ce trope ne porte pas sur une caractéristique attribuée aux Juifs (cupidité, pouvoir, etc.), mais sur leur statut même : ils sont présentés comme n'appartenant pas, comme étant fondamentalement différents et séparés du reste de la société.
La distinction entre « nous » (l'endogroupe) et « eux » (l'exogroupe) est un mécanisme psychologique universel. Nous construisons notre identité en partie par opposition à ce que nous ne sommes pas. Ce processus devient problématique lorsqu'il s'accompagne :
Ce qui distingue l'antisémitisme d'autres formes de xénophobie, c'est que les Juifs ont historiquement été construits comme « l'Autre paradigmatique » (Livak 2010). Vivant souvent à proximité des populations majoritaires tout en conservant une identité distincte, ils ont servi de repoussoir récurrent pour définir les contours de multiples communautés.
David Nirenberg (2013) montre comment l'image du « Juif » a été utilisée à travers l'histoire occidentale comme une limite conceptuelle : le point où « notre » monde s'arrête et où commence un monde radicalement autre. Cette frontière, parce qu'elle est en réalité poreuse (les histoires juives et chrétiennes sont profondément entrelacées), doit être constamment reconstruite.
Il nie la réalité de l'appartenance : des personnes nées et élevées dans un pays, parlant sa langue, participant à sa vie civique, sont déclarées « étrangères » sur la seule base de leur judéité.
Il crée une double contrainte : historiquement, les Juifs ont été accusés de « refuser de s'intégrer » alors même que leurs tentatives d'intégration étaient rejetées. L'image du « Juif errant » — condamné à l'exil perpétuel — inverse la causalité : c'est l'exclusion qui produit l'errance, non l'inverse.
Il essentialise l'identité : être juif devient une caractéristique indélébile qui prime sur toute autre appartenance, y compris la citoyenneté légale.
Ce trope traverse toute l'histoire de l'antisémitisme occidental :
Période antijudaïque (Moyen Âge – début de l'ère moderne) L'exclusion repose sur des fondements religieux : les Juifs sont séparés comme peuple « déicide », condamnés à l'errance en punition de leur rôle supposé dans la crucifixion. Cette exclusion se matérialise dans les ghettos, les interdictions professionnelles, les « zones de résidence » (Pale of Settlement).
Période nationaliste (XVIIIe – XXe siècle) Avec l'émancipation juridique des Juifs et la montée des nationalismes, l'exclusion change de registre : les Juifs, désormais citoyens égaux en droit, restent exclus de la Gemeinschaft — la communauté organique fondée sur le sang, la culture et l'histoire partagée. Ils deviennent une « nation dans la nation », un « État dans l'État » (Katz 1969). L'affaire Dreyfus (1894-1906) cristallise cette tension : un officier français, juridiquement égal, est accusé de trahison précisément parce que sa judéité le rend suspect.
Période nazie Le nazisme radicalise cette logique : les Juifs ne sont plus seulement étrangers, mais « anti-peuple » (Antivolk), parasites sans racines qui ne peuvent survivre qu'en détruisant leurs « hôtes ». Cette construction justifie l'annihilation.
Période contemporaine Deux mutations principales :
Ce trope sert à :
Il existe une critique légitime du nationalisme et de ses logiques d'exclusion. Ce qui distingue l'antisémitisme, c'est l'application spécifique et obsessionnelle de ces logiques aux Juifs, souvent par des personnes qui ne les appliquent pas aux autres minorités, ou qui les appliquent aux Juifs en plus de leur citoyenneté légale et de leur intégration effective.
Ce trope est fondationnel : il n'a pas de « cas » isolés mais traverse toute l'histoire de l'antisémitisme.
Cristallisation emblématique de ce trope. Le capitaine Alfred Dreyfus, officier français de confession juive, est accusé de trahison au profit de l'Allemagne. Malgré les preuves de son innocence, une partie de la société française refuse de l'accepter comme « vraiment français ». La judéité devient le critère ultime d'appartenance — ou de non-appartenance.
Le nazisme institutionnalise le trope : les Juifs sont juridiquement définis comme non-Allemands, quelle que soit leur citoyenneté, leur langue, leur culture, leur intégration. L'appartenance est racialisée et rendue indélébile.
Campagne antisémite soviétique ciblant les « cosmopolites sans racines » — euphémisme pour les Juifs. Accusés de ne pas être vraiment soviétiques, de loyautés doubles, d'appartenir à un « ailleurs » suspect.
« Tu n'es pas français. Tu es juif, et même si tu te convertissais, ça ne changerait rien. »
Ce qui se joue ici :
« Je préférerais que Soros soit en Israël plutôt qu'ici. »
Ce qui se joue ici :
« Tu n'es pas européen, rentre chez toi, c'est pas ton pays !!! »
Ce qui se joue ici :
« Israël n'est pas un pays, c'est une colonie de gens venant principalement d'Europe de l'Est et des États-Unis. »
Ce qui se joue ici :
« Peuple colonial sans terre. »
Ce qui se joue ici :
« (((Ils))) »
Les triples parenthèses (ou « échos ») sont un marqueur sémiotique utilisé dans les milieux d'extrême droite en ligne pour identifier implicitement les Juifs. Cet usage :
« Ayant vécu dans ce pays très longtemps, probablement toute leur vie, [les sionistes] ne comprennent pas l'ironie anglaise. » (Jeremy Corbyn, 2013, à propos de citoyens britanniques juifs)
Ce qui se joue ici :
Pourquoi ce n'est pas antisémite :
Nuance importante : si le contexte suggérait que « Israéliens » est utilisé comme euphémisme pour « Juifs », l'analyse serait différente.
Ce préjugé apparaît régulièrement dans le discours public français. Exemples documentés :
« Relais article Off Investigation sur origines juives supposées de Bolloré »
« “Sartre a survécu. Car l’homme de la préface des Damnés de la terre n’a pas achevé son œuvre : tuer le Blanc. […] La bonne conscience blanche de Sartre… C’est elle qui l’empêche d’accomplir son œuvre : liquider le Blanc. Pour exterminer le Blanc qui le torture, il aurait fallu que Sartre écrive : “Abattre un Israélien, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre.” Se résoudre à la défaite ou à la mort de l’oppresseur, fût-il Juif. C’est le pas que Sartre n’a pas su franchir. C’est là sa faillite. Le Blanc résiste. Le philosémitisme n’est-il pas le dernier refuge de l’humanisme blanc” Page 11 “ ****Ce que j’aime chez Genet, c’est qu’il s’en fout d’Hitler.**** Et paradoxalement, il réussit à mes yeux à être l’ami radical des deux grandes victimes historiques de l’ordre blanc : les Juifs et les colonisés. Il n’y a aucune trace de philanthropie chez lui. Ni en faveur des Juifs, des Black Panthers ou des Palestiniens. Mais une colère sourde contre l’injustice qui leur était faite par sa propre race. N’a-t-il pas accueilli la suppression de la peine de mort en France avec une indifférence cynique alors que la bienséance ordonnait une dévote émotion et célébrait ce nouveau pas vers la civilisation ? La position de Genet tombe comme un couperet sur la tête de l’Homme blanc : « Tant que la France ne fera pas cette politique qu’on appelle Nord-Sud, tant qu’elle ne se préoccupera pas davantage des travailleurs immigrés ou des anciennes colonies, la politique française ne m’intéressera pas du tout. Qu’on coupe des têtes ou pas à des hommes blancs, ça ne m’intéresse pas énormément . » Parce que « faire une démocratie dans le pays qui était nommé autrefois métropole, c’est finalement faire encore une démocratie contre les pays noirs ou arabes ». ****Il y a comme une esthétique dans cette indifférence à Hitler. Elle est vision. Fallait-il être poète pour atteindre cette grâce ?****” *Page 13 “Vous qui rêviez de vous fondre dans l’« universel », vous voilà redevenus Juifs au sens sartriendu terme. Mais le pire pour moi n’est pas là. Après tout, vos renoncements vous regardent. Le pire, c’est mon regard, lorsque dans la rue, je croise un enfant portant une kippa. Cet instant furtif où je m’arrête pour le regarder. Le pire c’est la disparition de mon indifférence vis-à-vis de vous, le possible prélude de ma ruine intérieure.” Page 35 “Quand je vous observe, je nous vois. Vos contours existentiels sont tracés. Comme nous, vous êtes endigués. On ne reconnaît pas un Juif parce qu’il se déclare Juif mais à sa soif de vouloir se fondre dans la blanchité, de plébisciter son oppresseur et de vouloir incarner les canons de la modernité. Comme nous.” *Page 22-23 »
« Malika Sorel reproche à Zemmour de s'être marié à une femme juive »
« C’est toi, le raciste, puisque tu n’as pas voulu te mélanger, tu es venu te mettre dans la communauté française, tu es venu profiter de la communauté française, de tout ce qu’elle t’a apporté, de cette générosité, tu en as profité, tu t’es enrichi, tu t’es développé et tu es resté là, dans ta secte ! » Discours de Poujade en 1955 adressé à Pierre Mendès-France (« qui n'a de français que le mot ajouté à son nom » dans une autre attaque de Poujade) »
« « À propos de Tal Mitnick Et retweet d'un post demandant à ce qu'il retourne dans son pays alors qu'il est israélien » »