Fiche rédigée par Decoding Antisemitism / Placzynta, Karolina
Ce que nous faisons : documenter des propos publics pour permettre l'analyse des patterns discursifs.
Ce que nous ne faisons pas : imputer des intentions, établir des listes, accuser quiconque d'antisémitisme.
Méthodologie complète →L'accusation de meurtre rituel (blood libel en anglais) est l'affirmation que les Juifs enlèvent et tuent des enfants non-juifs pour utiliser leur sang dans des pratiques religieuses, notamment pour la confection du pain azyme (matza) lors de Pessa'h ou Pourim.
Dans sa forme contemporaine, ce trope s'est adapté au contexte du conflit israélo-palestinien : il prend désormais la forme d'accusations selon lesquelles Israël ou les Israéliens cibleraient délibérément et systématiquement les enfants palestiniens, avec parfois des variantes sur le « vol d'organes ».
Ce qui caractérise ce trope :
L'accusation de meurtre rituel mobilise plusieurs ressorts psychologiques puissants :
L'appel à la protection des enfants. Rien ne suscite une réaction émotionnelle plus intense que la souffrance d'un enfant. Cette charge affective court-circuite l'analyse rationnelle et déclenche une indignation immédiate.
La déshumanisation de l'adversaire. Accuser un groupe de tuer volontairement des enfants revient à le placer hors de l'humanité. Qui peut torturer des enfants ? Un monstre, pas un être humain. Ce mécanisme prépare psychologiquement à accepter — voire à justifier — des violences contre le groupe ainsi désigné.
Le renversement victimaire. En présentant les Juifs comme des bourreaux d'innocents, on efface leur propre statut de victimes historiques et on légitime par avance les mesures prises contre eux.
Le trope classique réapparaît rarement dans sa forme littérale (le sang pour la matza). Ses manifestations contemporaines empruntent d'autres chemins :
Parce qu'il attribue une intention meurtrière à un groupe entier. Les conflits armés causent des victimes civiles, y compris des enfants. C'est une tragédie universelle. Mais affirmer qu'un groupe veut tuer des enfants, que c'est sa nature ou sa politique délibérée, relève du préjugé de groupe.
Parce qu'il repose sur une tradition antisémite séculaire. L'accusation de meurtre rituel n'est pas une critique politique d'un État : c'est la réactivation d'un fantasme antijuif vieux de neuf siècles, qui a justifié pogroms, expulsions et massacres.
Parce qu'il utilise une rhétorique de généralisation et d'essentialisation. Passer de « des enfants sont morts dans ce bombardement » à « Israël massacre les enfants » ou « les sionistes sont des tueurs d'enfants » opère un glissement logique caractéristique du discours de haine.
L'accusation de meurtre rituel apparaît dans l'Europe chrétienne médiévale. Le premier cas documenté est celui de Guillaume de Norwich (Angleterre, 1144) : un enfant retrouvé mort dans les bois est présenté comme victime d'un sacrifice juif. Cette matrice sera reproduite pendant des siècles.
La fonction sociale de cette accusation est multiple :
Historiquement, les accusations de meurtre rituel surgissent dans des contextes de tension sociale :
Aujourd'hui, ce trope resurgit notamment :
Critiquer la politique d'un État n'est pas antisémite en soi. Dénoncer des frappes ayant causé des victimes civiles, questionner la proportionnalité d'une riposte militaire, plaider pour les droits des Palestiniens : tout cela relève du débat politique légitime.
Ce qui bascule dans l'antisémitisme, c'est :
Premier cas documenté d'accusation de meurtre rituel. Un enfant de douze ans est retrouvé mort dans les bois. Un moine, Thomas de Monmouth, élabore le récit d'un meurtre rituel juif et fait de l'enfant un « martyr ». Cette affaire crée la matrice narrative qui sera reproduite pendant des siècles : disparition d'enfant → accusation des Juifs → procès → violence collective.
Bilan : Plus de trente Juifs brûlés vifs, hommes, femmes et enfants.
Cas français emblématique, étudié par l'historien Pierre Birnbaum. En septembre 1669, Raphaël Lévy, marchand juif, se rend à Metz pour acheter un shofar et du vin en vue du nouvel an juif. Le même jour, un enfant de trois ans, Didier Le Moyne, disparaît à Glatigny. Un cavalier affirme avoir vu Lévy portant un enfant sous son manteau.
L'accusation de meurtre rituel s'enclenche immédiatement. Malgré l'absence de preuves, Raphaël Lévy est torturé jusqu'aux aveux, puis brûlé vif. Louis XIV intervient trop tard : il ne parvient qu'à faire libérer les autres Juifs emprisonnés.
Ce cas illustre : la persistance du mythe en plein « Grand Siècle » des Lumières naissantes, et l'utilisation de la torture pour obtenir des « aveux » conformes aux attentes.
Source : Pierre Birnbaum, Un récit de « meurtre rituel » au Grand Siècle. L'affaire Raphaël Lévy, Metz 1669, Fayard, 2008.
Accusation portée contre des notables juifs de Damas pour le meurtre d'un moine capucin italien et de son serviteur musulman. Cette affaire montre la diffusion du mythe hors d'Europe et son utilisation dans un contexte moyen-oriental.
Un an après la fin de la Shoah, des survivants juifs revenus à Kielce demandent la restitution de leurs biens. Un enfant de huit ans affirme avoir été kidnappé par des Juifs. Sur cette base, un pogrom éclate : plus de quarante Juifs sont tués, une quarantaine blessés.
Ce cas illustre : la capacité du mythe à se réactiver même après un génocide, et son utilisation pour justifier des violences contre des survivants.
« Israël est le seul pays au monde où assassiner des enfants et des femmes enceintes est légal et célébré. »
« Les Israéliens tuent délibérément des enfants en dansant. Comment peut-on faire ça ? »
« Israël a été fondé par des terroristes et des tueurs d'enfants. »
Ces exemples présentent le meurtre d'enfants comme :
| Formulation neutre | Formulation relevant du trope |
|---|---|
| « Des enfants ont été tués dans la frappe » | « Israël massacre des enfants » |
| « Le bombardement a fait X victimes civiles » | « Les sionistes assassinent les enfants » |
| « Bilan : X morts dont Y enfants » | « Ils ciblent les enfants palestiniens » |
Les verbes « massacrer », « assassiner », « exécuter », « abattre » impliquent une intention criminelle. Les généralisations (« tous les Israéliens », « c'est dans leur nature ») et les superlatifs (« depuis 70 ans », « des milliers », « sans fin ») sont des indicateurs d'une rhétorique de trope.
Durant la pandémie, des personnalités françaises identifiées comme juives — Agnès Buzyn (ancienne ministre de la Santé), Yves Lévy (son époux, ancien directeur de l'Inserm), Jérôme Salomon (directeur général de la Santé) — ont fait l'objet d'accusations complotistes les présentant comme responsables de la propagation délibérée du virus.
Comme l'a analysé Pierre-André Taguieff, cette rhétorique réactive « l'imaginaire de l'empoisonneur » et constitue « une forme dérivée de l'accusation de meurtre rituel ». Des caricatures les ont représentés « empoisonnant des puits » — reprise littérale d'une accusation médiévale contre les Juifs lors des épidémies de peste.
Source : Pierre-André Taguieff, interview à Conspiracy Watch, avril 2020.
« Neuf enfants sont morts à Gaza le mois dernier à la suite de frappes aériennes. »
Cette formulation :
La critique de décisions militaires spécifiques, le questionnement sur la proportionnalité des ripostes, la dénonciation de victimes civiles dans un conflit : tout cela relève du débat politique légitime et ne constitue pas de l'antisémitisme.
La ligne de démarcation passe par :
Ouvrages de référence :
Sources en français :
Source primaire :
Ce préjugé apparaît régulièrement dans le discours public français. Exemples documentés :
« « Donc toi aussi tu donnes dans le négationnisme alors ? » »
« « It was NO MISTAKE, Israel has been doing this for 70+ years! » »
« 210 corps ont été retrouvés dans deux fosses communes à Khan Younis, dans le sud de la bande de Gaza, après le retrait des forces d'occupation israéliennes. Les corps ont été retrouvés mutilés, certains décapités, avec des organes volés. »
« « Des images insoutenables. Évidemment BFMTV ou CNEWS n'interrompront pas leurs programmes pour couvrir cette découverte macabre d'une fosse commune de palestiniens mutilés et exécutés par l'armée coloniale de Netanyahou. » »
« AJ+ diffuse un contenu évoquant des accusations de vol d'organes imputées à Israël »