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Tétines, doudous et fétiches

Quand la cause, la personne ou le mot finit par répondre à notre place

Une tétine ne nourrit pas et un doudou ne protège de rien. Ils font autre chose, et ils le font bien : ils apaisent celui qui les tient, et cet apaisement ne dépend pas de ce qu’ils remplacent. C’est leur mécanisme, et c’est lui qui nous occupe.

Un signe politique peut travailler ainsi. Un drapeau rassemble, un slogan donne du courage, une figure rend une lutte visible, et rien de tout cela n’est un défaut. Le défaut commence quand le signe cesse de conduire aux personnes, aux actes et aux institutions qu’il désigne, et se met à absorber la vérification qu’il devait seulement orienter. La cause paraît alors prouver notre innocence, la personne mise en avant paraît garantir notre ligne, le mot radical paraît accomplir l’action qu’il annonce.

Le problème traverse les camps. « Laïcité » peut protéger une phrase visant les musulmans. « Sécurité » peut transformer un préjugé en nécessité. « Résistance » peut rendre les victimes civiles moins visibles. « Gaza » peut interrompre une conversation sur l’antisémitisme en France, blanchir un allié ou rendre chaque Juif comptable d’un gouvernement étranger. Aucune de ces causes n’est jugée par ce constat : ce qui est examiné, ce sont les permissions que des locuteurs ajoutent à leur nom.

Le fétiche absorbe tout

Le mot vient de la critique marxienne de la marchandise, où des relations produites par des personnes et des institutions apparaissent comme les propriétés naturelles d’une chose. Une seule opération est transposée ici : ce que des acteurs font et décident se déplace vers un signe qui semble agir tout seul.

Le critère tient donc à la place du signe dans un raisonnement, pas à la psychologie de celui qui l’emploie. Demander à quelqu’un sa position sur un conflit est légitime, et parfois éclairant ; le fétiche apparaît quand la réponse dispense de regarder ce que cette personne fait par ailleurs. La question porte sur la phrase : l’invocation remplace-t-elle une proposition, un acteur, une preuve, une règle ou une action qu’il fallait encore nommer ? Une formule vraie peut remplir cette fonction dans un raisonnement faux.

Plusieurs mécanismes voisins font autre chose. Le shibboleth classe la personne qui parle selon le mot qu’elle emploie. Le dog whistle fait entendre un second message à un public averti. Le chantage à la radicalité invalide une alerte d’après le camp supposé de celui qui la formule. La boucle décrite dans Victimes sous condition rend une plainte irrecevable d’après l’identité de la personne qui la porte. Le fétiche, lui, dispense de répondre parce qu’une cause, une personne ou un mot tient déjà lieu de preuve.

La « preuve par la Palestine »

L’expression est signée, datée et revendiquée. Dans « Ma dette palestinienne », publié le 15 décembre 2009 sur le site des Indigènes de la République, Youssef Boussoumah raconte trente-cinq ans d’engagement, des crimes racistes en France à Sabra et Chatila. La Palestine avait alors pris, écrit-il, « valeur de thermomètre politique ». « Pour juger d’un groupe politique ou d’un individu », on commençait par lui demander sa position sur le conflit. Cela s’appelait « faire la preuve par la Palestine », et le texte présente cette méthode de tri comme un acquis.

Quatorze ans plus tard, l’expression revient en titre. En novembre 2023, l’émission Hors-Série consacre un entretien à Boussoumah et Thierry Labica. Son texte de présentation, qui est celui de la revue et non une parole de l’invité, ne décrit plus un indicateur parmi d’autres : la Palestine y devient un « sérum de vérité » qui démasquerait tous les faux alliés. Pour savoir de quel côté de l’histoire se trouve un homme, il suffirait de l’interroger sur le conflit : « Ça ne trompe jamais. » Même son silence serait déjà une réponse. Anticolonialistes, décoloniaux, anti-impérialistes et militants de gauche viendraient tous y prouver qu’ils sont ce qu’ils prétendent être.

Une preuve qui ne peut jamais échouer

Une prétention à la preuve doit pouvoir rencontrer un fait qui la contredit. Ici, l’adhésion confirme la règle, la réserve révèle l’hypocrisie et le silence devient un aveu. Aucun résultat ne peut donc compter contre la « preuve ». Elle ne mesure plus une action en faveur des Palestiniens. Elle distribue la vérité et le mensonge à partir de la relation que son auteur entretient avec une cause.

Le test donne d’ailleurs de fausses réponses ; les cas sont français. Faurisson a pu se dire traité « en Palestinien ». Garaudy a fait de l’extermination un mythe censé garantir l’impunité d’Israël. Dieudonné a joint son soutien à la Palestine à la célébration publique de Faurisson. Soral a défendu la cause tout en diffusant des récits antisémites sur le pouvoir juif. La prétention du test à l’infaillibilité ne survit pas à ces contre-exemples. Les pièces et les différences entre ces cas sont instruites dans Antisionisme et antisémitisme et Quand un discours trouve un relais. À l’inverse, défendre l’égalité des droits, la fin de l’occupation et la protection des civils peut aller avec le refus d’une stratégie, d’un mot ou d’une organisation particulière.

La lecture la plus favorable au thermomètre existe, et c’est le récit de 2009 qui la porte. Le soutien aux Palestiniens n’était pas un avis décoratif : il engageait des manifestations interdites, des arrestations, des voyages, des boycotts et un conflit durable avec des partis qui sacrifiaient volontiers la cause à leurs calculs. Demander à une organisation ce qu’elle faisait devant une domination si visible pouvait révéler la distance entre son internationalisme déclaré et sa politique réelle. Cette lecture tient tant que la question reste un indice à vérifier ; elle ne survit pas à la promotion de l’indice en preuve, car un indice qu’aucun fait ne peut démentir a cessé d’être un indice.

Le verdict porte donc sur la proposition signée, non sur l’homme ni sur son engagement. Présentée comme méthode de tri fiable, la « preuve par la Palestine » emprunte le mot « preuve » à un protocole qui interdit d’avance son propre échec : c’est une escroquerie intellectuelle, et le « sérum de vérité » de 2023 en est la forme aboutie. Ce protocole ne mesure pas une politique ; il fabrique le verdict qu’il annonçait.

Le thermomètre déplace ce qu’il cesse d’examiner : une position sur la Palestine vient à la place du racisme, du travail, du pouvoir, des libertés, des moyens de lutte et des institutions que la personne soutient effectivement. Un militant peut devenir plus actif et plus certain tout en apprenant à classer les gens avant de comprendre ce qu’ils font. La Palestine elle-même y perd sa politique intérieure, ses acteurs, ses désaccords et ses choix stratégiques : elle devient la scène où des Français viennent faire constater leur propre vertu.

Une cause juste n’accorde aucun permis

Aucune cause ne peut transférer sa justice à toutes les personnes, à tous les énoncés et à tous les moyens qui se réclament d’elle. À gauche, nous savons récuser la culpabilité collective. Un musulman français n’a pas à condamner un attentat islamiste pour acquérir le droit de parler. Un Palestinien n’hérite pas des crimes du Hamas. Une population civile ne perd pas sa protection parce qu’un groupe armé prétend agir en son nom.

La même règle devrait protéger les Juifs. Elle cède pourtant chaque fois qu’une personne juive est priée de produire sa bonne opinion sur Gaza avant d’être écoutée, qu’une synagogue ou un événement culturel juif devient le substitut d’une ambassade israélienne, ou qu’une agression antisémite reçoit pour réponse un bilan des crimes imputés à Israël. Nous savons reconnaître cette assignation quand elle frappe d’autres minorités ; le conflit israélo-palestinien ne l’améliore pas.

« On nous accuse d’antisémitisme parce qu’on défend la Palestine »

La phrase vient d’une expérience réelle. Des adversaires de la gauche ont traité LFI de « parti antisémite » sans limiter leur verdict à une déclaration ou à une personne, et la critique d’Israël a été rabattue sur la haine des Juifs. Le 27 mars 2018, à la veille de la marche blanche pour Mireille Knoll, le président du CRIF déclare LFI et le Front national « vecteurs de haine », en distinguant la haine d’extrême droite et « la haine d’Israël [...] qui est aussi la haine des juifs en réalité », selon les verbatims rapportés par la presse du lendemain. Le NPA dénonce un amalgame. Sur l’équivalence, il a raison : une position sur Israël ne fonde ni cette équivalence ni un verdict collectif sur un mouvement. Les inquiétudes portant sur des phrases précises restaient, elles, chacune à examiner.

Cet abus peut ensuite servir de réponse à des accusations d’une autre nature. Une personne parle d’essentialisation, de double allégeance ou de minoration des actes antisémites, et la réponse ne reprend aucun de ces griefs : elle les traduit en « nous sommes attaqués parce que nous défendons la Palestine ». À l’accusation précise se substitue une accusation globale, beaucoup plus facile à repousser.

Répétée, la traduction devient un fétiche défensif. Le souvenir d’accusations réellement abusives tient lieu de réponse dans les cas suivants : il n’est plus nécessaire de relire la phrase contestée, de demander qui est visé ni de chercher le critère retenu. « Défendre la Palestine » suffit à innocenter le reste.

Le verbe « défendre » permet ce déplacement parce qu’il garde le prestige de la cause en laissant son complément dans le brouillard. Défendre les droits des Palestiniens, un cessez-le-feu, l’entrée de l’aide, un État palestinien ou un boycott, ce sont des positions identifiables. Défendre qu’une publication est exacte, qu’un massacre de civils serait un acte de résistance ou qu’un allié n’a rien dit d’antisémite, ce sont d’autres propositions. Défendre enfin une personne contre un verdict collectif laisse chacune de ses déclarations ouverte à l’examen. Avec le même verbe, les deux derniers gestes empruntent le prestige du premier.

Le procédé n’est pas propre à cette cause. À droite, une phrase visant les musulmans se replie souvent derrière « on ne peut plus parler de laïcité » ou « on ne peut plus parler d’insécurité » ; la laïcité et la sécurité sont des sujets légitimes, et elles ne répondent pas à la généralisation qui vient d’être citée. À gauche, « défendre la Palestine » remplit la même fonction protectrice. La valeur d’une cause ne se transmet pas à toutes les phrases prononcées en son nom.

Frédéric Lordon en donne une formulation particulièrement nette en 2017. Dans un article du Monde diplomatique qui critique les usages extensifs du mot « complotisme », il écrit que l’accusation d’antisémitisme est « jetée à la tête de toute critique du capitalisme ou des médias », la compare à une « bombe atomique » et décrit l’« ignominie de principe » de cette disqualification. Il vise un abus réel, des accusations d’antisémitisme ayant servi à délégitimer des critiques exactes, et il reconnaît ailleurs dans le même texte l’existence de délires conspirationnistes réels. Le mot « toute » reste pourtant sans dossier à cet endroit. Avant qu’une seule accusation soit relue, le lecteur reçoit une règle générale : si elle vise une critique du capitalisme ou des médias, elle est d’abord une arme de disqualification. Le cas particulier n’a pas encore été lu que l’abus est déjà décidé, et le thème de la critique sociale tient lieu d’acquittement.

Relire l’accusation, chaque fois

Le NPA permet de comparer deux épisodes sans changer de point de vue politique. En mars 2018, il défend LFI contre l’accusation collective du CRIF. En novembre 2021, L’Anticapitaliste examine une déclaration de Jean-Luc Mélenchon sur Éric Zemmour, « tout ça ce sont des traditions qui sont beaucoup liées au judaïsme », et retient cette fois l’essentialisation : le racisme de Zemmour venait d’être rapporté à une tradition juive collective. On peut objecter qu’il voulait seulement décrire le conservatisme de Zemmour et s’est mal exprimé ; c’est précisément ce qui rend la phrase problématique, puisque pour décrire le conservatisme d’un homme elle a fait du judaïsme son principe explicatif. La critique antiraciste était justifiée. La Palestine n’était pas en cause.

En juin 2024, Mélenchon écrit que l’antisémitisme « reste résiduel en France » et qu’il est « totalement absent des rassemblements populaires ». Le RAAR conteste cette minoration dès le lendemain, alors que le ministère de l’Intérieur et le SPCJ venaient de recenser 1 676 actes antisémites pour 2023, contre 436 en 2022, et Juives et Juifs révolutionnaires replace ensuite cette phrase parmi des déclarations prononcées depuis 2017. Les extraits réunis n’ont pas tous la même force ; plusieurs établissent un point simple et gênant pour le refrain défensif, à savoir que les phrases critiquées portaient sur la minoration d’un racisme et sur des formulations appliquées aux Juifs, pas sur les droits des Palestiniens.

Deux mois plus tard, aux AMFIS du 23 août 2024, le même orateur développe un autre argument. « Chaque guerre reprend le pire de la précédente », dit-il. Il présente ensuite la Shoah comme le massacre d’une population désignée « à cause de sa religion », puis poursuit : « et maintenant » vient le « génocide ethniciste » à Gaza.

La Shoah ne visait pas des croyants en raison de leur pratique. Les lois de Nuremberg classaient les personnes selon l’ascendance ; la conversion ou l’absence de religion ne protégeait pas. Les nazis voulaient faire disparaître les Juifs qu’ils avaient transformés en race.

Par les mots « et maintenant », Mélenchon fait se succéder une Shoah faussement définie par la religion et Gaza présenté comme « génocide ethniciste ». On peut qualifier les crimes commis à Gaza de génocide sans toucher à un seul fait de la Shoah. On peut aussi comparer deux crimes de masse après avoir décrit chacun avec exactitude. Le problème de ce passage est différent : l’extermination des Juifs y est réduite afin de servir de premier terme à une gradation politique. Ce qui a été infligé aux Juifs n’est plus un fait à respecter, mais une matière que l’orateur remodèle pour accuser un gouvernement israélien. C’est en cela que la distorsion est antisémite, et non parce qu’elle aboutit à une accusation contre Israël.

Le passage relève donc de la distorsion, pas de la négation : il modifie ce qui a défini les victimes de la Shoah afin d’ordonner deux crimes dans le présent. Le RAAR avait raison de le qualifier d’antisémite. L’erreur historique accomplit la gradation, elle ne la décore pas.

Le critère ne change pas quand la distorsion sert le camp inverse. En 2015, Benyamin Netanyahou a faussement attribué au grand mufti de Jérusalem l’idée de l’extermination des Juifs afin de charger les dirigeants palestiniens contemporains de cette continuité. Il a ensuite précisé qu’il ne voulait pas disculper Hitler ; l’attribution historique restait fausse. Dans les deux cas, le passé est modifié pour obtenir un avantage dans le présent. Une cause juste ne transforme jamais une falsification historique en procédé antiraciste.

L’été 2024 montre enfin comment deux niveaux se confondent. Une tribune publiée par Au Poste répond aux formules qui présentent LFI comme « le plus grand parti antisémite du pays » et rattache l’offensive à la criminalisation du soutien palestinien. Elle a raison de refuser qu’un parti, tous ses membres et tous ses électeurs héritent d’un même verdict, et cette réfutation globale laisse chaque phrase particulière à examiner. Dans sa réponse, le RAAR précise n’avoir jamais accusé l’ensemble de LFI et revient aux déclarations qu’il conteste. On peut rejeter « LFI est antisémite » et reconnaître qu’un propos déterminé reprend une règle ou un imaginaire antisémite : les deux jugements n’ont ni le même objet ni la même portée.

« Gaza », ou la réponse qu’on ne donne pas

« Et Gaza ? » Une attaque antisémite a lieu en France, une personne juive raconte ce qu’elle a subi, et la réponse est une question sur Gaza. Elle ne met pas deux souffrances en regard : elle demande à la première victime de répondre d’une seconde, uniquement parce qu’elle est juive. Le procédé se voit mieux quand on complète la proposition. « Ce Juif doit répondre des victimes palestiniennes parce que... » La phrase attend une relation, une fonction dans le gouvernement, un financement, un ordre, un soutien public précis. L’identité seule ne fournit rien ; sans ce lien, Gaza joue le rôle d’un joker moral.

« Toute résistance est légitime. » Une lutte contre l’occupation ou pour l’autodétermination peut être juste ; ses moyens répondent à une autre règle. Le prestige du mot « résistance » ne modifie pas le statut d’un enfant, d’une personne âgée ou d’un participant à une fête. C’est pourtant ce qu’on attend de lui quand il arrive à la place de l’examen.

« Les sionistes. » Le mot peut désigner une doctrine, une organisation, un courant ou une personne qui s’en réclame. Il peut aussi servir de charnière commode : le gouvernement israélien devient « les sionistes », puis des institutions juives, et enfin les Juifs qui n’ont pas fourni la condamnation attendue. Le glissement n’est jamais contenu dans le mot tout seul. Il apparaît quand la phrase attribue à cet ensemble indéfini un pouvoir collectif, quand une identité juive suffit à y être rangée, ou quand le locuteur refuse de nommer l’acteur politique qu’il accuse. Antisionisme et antisémitisme suit cette histoire et sépare les désaccords politiques des accusations de « sionisme » utilisées pour assigner des Juifs.

Le transfert existe, et il se mesure

Les données françaises obligent à tenir les deux bouts. Pour son baromètre 2024, la CNCDH a fait interroger en face-à-face, du 5 au 18 décembre, 1 021 adultes de France métropolitaine. L’analyse des associations entre douze réponses sépare une composante de critique d’Israël et des morts civiles à Gaza de celle qui rassemble les vieux préjugés antijuifs : dans ces données, le soutien aux Palestiniens et l’adhésion aux préjugés antijuifs forment bien deux dimensions distinctes. Cette analyse décrit une structure de réponses, pas des comportements ni un lien causal.

Le transfert vers les Juifs existe pourtant. Dans une enquête publiée en 2025 auprès de 2 000 collégiens et lycéens interrogés en ligne par quotas, 25 % de ceux qui expriment une opinion sur cet énoncé approuvent la phrase « Les Juifs sont responsables de la guerre dans la bande de Gaza ». L’enquête, commandée par le CRIF avec la Fondation Jean-Jaurès, mesure des réponses ; la phrase testée, elle, est sans détour, puisque des décisions prises par un gouvernement et une armée y deviennent la faute des Juifs.

Le SPCJ relève par ailleurs une référence à Gaza, à la Palestine ou à un vocabulaire voisin dans 388 des 1 320 actes antisémites enregistrés en France en 2025, parmi les faits dont les propos étaient suffisamment documentés. Le dénominateur est constitué d’actes déjà retenus comme antisémites : le chiffre mesure la présence du conflit dans ces actes, pas la part antisémite du mouvement pour la Palestine, ni une causalité, ni l’origine militante des auteurs. Ces données établissent que le transfert de responsabilité n’est pas un cas d’école ; elles ne quantifient pas les discours fétichisés. La mobilisation pour la Palestine et l’assignation antisémite restent deux objets distincts, et la seconde apparaît quand la Palestine sert à rendre un Juif responsable.

La personne choisie tient lieu de preuve

Une expérience située donne accès à des faits que d’autres ignorent. Sa portée est celle d’un témoignage ou d’un savoir acquis, jamais celle d’un mandat collectif, et la confusion des deux a une histoire à gauche. Entre la fin des années 1960 et la fin des années 1970, quelques milliers de jeunes, souvent proches d’organisations maoïstes, ont pris un emploi ouvrier. Leur engagement n’avait rien d’une posture sans coût : ils ont changé de métier, et souvent de vie. Marnix Dressen a étudié ces « établis » à partir de 283 questionnaires et d’une cinquantaine d’entretiens, et son enquête décrit l’écart entre les représentations initiales de certains militants et les mondes ouvriers qu’ils rencontraient : des établis ont rejoint l’action syndicale qu’ils avaient d’abord regardée avec méfiance, et la condition ouvrière ne livrait ni conscience toute faite ni voix unique. « La classe ouvrière », « la personne concernée » ou la figure choisie devient un fétiche lorsqu’elle conclut à la place des personnes, multiples et parfois en désaccord, que le mot devait rendre visibles.

Choisir une porte-parole concernée peut corriger une exclusion et faire entendre une expérience que le groupe majoritaire ignorait. Son accord vaut pour ses raisons et pour son expérience ; le transformer en certificat d’innocence lui attribue un mandat que personne ne lui a donné.

Juives et Juifs révolutionnaires a décrit ce risque depuis sa propre place. En janvier 2025, le collectif explique avoir longtemps peu parlé de politique internationale, notamment par crainte de servir de « caution juive » à des milieux qui subordonnaient l’antisémitisme à Israël et à la Palestine. C’est le témoignage politique d’un collectif, pas une mesure de la gauche française, et il identifie une opération concrète : montrer l’accord d’un groupe juif pour éviter de répondre aux autres Juifs qui décrivent une assignation ou une minoration.

La défense la plus forte est simple : sur un sujet qui touche les Juifs, chercher des interlocuteurs juifs vaut mieux que parler sans eux. Le problème commence lorsqu’on sélectionne la voix qui rassure déjà le groupe, puis qu’on transforme les voix discordantes en « sionistes » supposés parler pour un autre camp. En 2023, JJR répondait ainsi à un texte ensuite retiré, publié sur le site de l’UJFP par l’équipe de l’émission Haolam Hazeh, qui qualifiait plusieurs militants juifs de « réseau sioniste » et refusait qu’ils deviennent des porte-parole. La réponse de JJR rejetait le tri entre « bons » et « mauvais » Juifs, qu’il vienne de courants sionistes ou antisionistes.

La personne choisie peut avoir de bons arguments et la personne écartée peut se tromper. Le fétiche n’est pas dans leur identité : il apparaît lorsque celle-ci dispense le reste du groupe d’examiner ce qu’elles disent. Un grand nom ne remplace pas une preuve examine ce que l’expertise, le témoignage et l’identité permettent réellement d’établir.

La prudence des Juifs devant le mot « sioniste » a, elle aussi, des raisons historiques documentées : dès 1903, Lénine rangeait « l’idée d’une nationalité juive » du côté du sionisme, avant même que le Bund n’adopte l’autonomie nationale culturelle en octobre 1905, et des campagnes soviétiques puis polonaises ont ensuite traité en « sionistes » des Juifs qui ne l’étaient pas. Le dossier de cette opération vit dans Le chantage à la radicalité. La scène où l’on exige d’un Juif qu’il se désolidarise du « sionisme » avant d’être écouté est instruite dans Shibboleths : quand un mot devient un test de loyauté.

Qui décide de l’identité juive recevable

L’affichage de la bonne radicalité peut reproduire la distribution qu’il prétend combattre. Le Juif doit répondre d’un État, d’une doctrine et d’un mot. Le non-Juif décide quelle identité juive sera recevable. Une personne juive choisie sert de certificat au groupe ; celle qui refuse l’épreuve devient suspecte. Cette répartition des rôles constitue le mécanisme, quelle que soit la conscience que ses participants en ont.

L’identité juive ne confère aucun privilège de vérité. Une personne juive peut défendre une politique criminelle, tenir un propos raciste ou se tromper. La même règle interdit de lui attribuer la puissance d’Israël, puis de traiter sa prudence devant une assignation historiquement antisémite comme une faute politique.

À l’échelle des États, Israël dispose d’une armée et d’alliés puissants, et les Palestiniens subissent la destruction, le déplacement et la privation. Miranda Fricker a nommé la crédibilité minorée par un préjugé attaché à l’identité du locuteur, et José Medina a montré que ces injustices varient avec le contexte : dans une salle française, le rapport d’audibilité se mesure localement. Dans une assemblée militante, un collectif ou un groupe de discussion homogène, la parole la plus coûteuse peut être celle qui interrompt l’unanimité. Une personne juive qui relève une assignation locale ne possède pas, par transmission, la puissance de l’État israélien, et le militant qui invoque Gaza n’est pas, dans tous les lieux, le locuteur le moins audible. Une parole minoritaire dans les grands médias peut devenir la norme d’un collectif, une personne puissamment relayée à l’échelle nationale peut être isolée dans une organisation. Prendre les structures au sérieux demande de les chercher à l’échelle où une parole est prononcée, entendue, interrompue ou sanctionnée.

Ce rapport se vérifie sans attribuer de psychologie à personne. Qui peut contredire la formule sans devoir d’abord prouver sa loyauté ? Qui est sommé de parler au nom d’un groupe ou d’un État ? Quelle objection est reformulée avant de recevoir une réponse ? Qui bénéficie spontanément de la bonne foi, et qui doit la gagner ?

La radicalité qui tient dans une déclaration

Les mots agissent parfois. Un appel rassemble, une promesse engage, un mot nouveau rend une violence nommable, et opposer les mots aux actes en général serait une sottise. Le problème commence lorsqu’une déclaration est comptée comme l’action qu’elle annonce et comme la preuve de la vertu de celui qui la prononce.

Sara Ahmed a donné un nom à un phénomène voisin, la non-performativité de certaines déclarations antiracistes. Elle étudiait des textes universitaires, des politiques publiques et des discours sur la blanchité, pas la gauche française ni l’antisémitisme ; sa distinction peut néanmoins être mise à l’épreuve ici. Une institution peut reconnaître une mauvaise pratique et traiter cette reconnaissance comme le signe qu’elle pratique déjà l’antiracisme. L’aveu améliore alors l’image du locuteur sans modifier la règle qui produisait le problème.

Le mot « performativisme » reste vague s’il désigne seulement le goût des déclarations radicales. Il devient utile quand on peut montrer la substitution : se dire « antisioniste » compte comme preuve qu’on n’assigne aucun Juif, mettre une personne concernée en avant compte comme preuve que les autres seront écoutées. Pour vérifier ce qui a été accompli, il faut retrouver la pratique modifiée, la parole devenue possible, l’obligation supprimée ou le responsable effectivement contraint.

Une conviction morale peut donner du courage, faire manifester, aider et tenir lorsque l’habitude pousserait à détourner les yeux, et il n’y a aucune raison de mépriser cet attachement. Il faut regarder où il conduit. Lorsqu’un slogan mène à une action, il remplit sa fonction. Lorsqu’il accorde une innocence au groupe et une dette supplémentaire au Juif qui objecte, il protège le groupe contre l’examen.

Même le mot « génocide » ne change pas la règle

On peut soutenir que les crimes commis à Gaza constituent un génocide et défendre cette qualification. Accordons-la entièrement pour éprouver la règle : aucun Juif de France n’en devient responsable, aucun civil israélien ne perd sa protection, aucun propos antisémite prononcé à gauche ne devient inoffensif.

Encore faut-il dire exactement ce qu’une juridiction a jugé. Dans l’affaire Afrique du Sud c. Israël, ouverte au titre de la Convention de 1948 sur le génocide, la Cour internationale de Justice a indiqué des mesures conservatoires le 26 janvier 2024, puis les 28 mars et 24 mai 2024 : des obligations imposées à Israël en attendant sa décision finale. À ce stade, la Cour examine la plausibilité des droits dont la protection est demandée, et non la commission d’un crime. Elle a tenu pour plausibles certains au moins des droits invoqués, dont celui des Palestiniens de Gaza à être protégés contre des actes de génocide. Elle n’a pas jugé qu’un génocide était plausible et n’a pas statué au fond. Au 30 août 2026, la procédure écrite se poursuit : l’ordonnance du 21 mai 2026 fixe les délais de la réplique et de la duplique, et le rôle public de l’affaire ne comporte aucun jugement au fond.

Cette exactitude n’impose le silence à personne. Une juridiction n’a pas le monopole de la qualification : une organisation, un chercheur ou un citoyen peut conclure que les critères de la Convention sont remplis et publier les preuves qui l’y conduisent. Ce qui doit rester lisible est le statut de chaque énoncé, allégation d’une partie, analyse documentée, qualification politique assumée ou décision juridictionnelle. Prêter à la Cour une conclusion qu’elle n’a pas rendue offre à l’adversaire une réfutation gratuite.

La discussion sur le mot compte, et elle ne répond pas à toutes les autres. Une qualification exacte peut devenir un fétiche quand elle sert à absoudre un allié ou à désigner des coupables qu’elle ne désigne pas. Inversement, contester le mot ne peut pas servir à attendre avant de combattre les massacres, la famine, les déplacements forcés et l’impunité.

Changer de règle quand le camp change

Comparer le volume de messages sur Gaza, le Soudan, l’Ukraine ou le Yémen mesure l’attention, pas la cohérence d’une règle. La proximité politique, l’implication de la France, l’accès aux images, les liens familiaux, l’histoire d’un mouvement et la possibilité d’agir font légitimement varier l’attention, et personne n’a à répartir son indignation au prorata des morts du monde. Un double standard apparaît ailleurs : quand la règle change au moment où l’identité du camp change.

Nous refusons qu’un Palestinien soit assimilé au Hamas, et nous demandons à un Juif de se désolidariser d’Israël. Nous rappelons que les fins ne justifient pas les moyens, et le mot « résistance » rend soudain les victimes civiles moins civiles. Nous exigeons une preuve indépendante face à une communication militaire, mais une publication conforme à notre camp devient certaine avant vérification. Nous jugeons indigne de répondre à l’islamophobie par les crimes d’un groupe islamiste, mais nous répondons à l’antisémitisme par Gaza. Ces écarts se vérifient sans comparer les souffrances.

Prenons l’écart sur les moyens. Si le meurtre d’un civil palestinien ne devient pas licite parce qu’Israël invoque sa sécurité, le meurtre d’un civil israélien ne devient pas licite parce que son auteur invoque la libération. Viser des civils et prendre des otages restent des crimes, quel que soit le camp qui les commet. Les histoires et les rapports de force ne sont pas symétriques ; la protection attachée au fait d’être civil l’est.

Le premier écart, celui de l’assignation, se retourne de la même façon. Si une identité juive crée une dette sur Gaza, une identité palestinienne ou musulmane devrait créer une dette symétrique sur le Hamas. Personne à gauche n’accepte cette conséquence, et ce refus est la preuve que la première exigence n’était pas une règle. Si le soutien à une cause juste lave un propos raciste, toutes les coalitions pourraient conserver leurs racistes utiles. Si « Gaza » répond à toute objection, aucune observation ne pourra plus jamais compter contre la réponse.

Comment vérifier sans faire la police des mots

Il ne s’agit pas de corriger un slogan au milieu d’une manifestation. Un slogan condense, c’est son travail ; il devient problématique quand on lui demande ensuite de prouver, d’absoudre ou d’accuser.

On peut alors compléter la phrase : « Quand tu dis Gaza, quelle proposition défends-tu ici ? » On peut nommer l’acteur, car un ministre, une unité, un groupe armé, une association et une population ne sont pas interchangeables. On peut appliquer la même règle en changeant les identités. On peut enfin demander l’action : voter une résolution, suspendre une livraison, financer une aide, soutenir une enquête, manifester, protéger un lieu.

Une réponse précise permet de vérifier si le mot conduit encore à des faits et à une décision. Elle peut rester fausse ou contestable, et le désaccord porte alors sur le droit, la stratégie ou les preuves, sans devenir une épreuve de pureté.

Une tétine calme celui qui la tient, et personne ne lui demande de nourrir. Un signe politique promet davantage : une action, un acteur, un tort réels. Le ramener à ce qu’il promet ne retire rien à la cause qu’il désigne.

Sources

La « preuve par la Palestine »

  • Youssef Boussoumah, « Ma dette palestinienne », Indigènes de la République, 15 décembre 2009. Le texte nomme le « thermomètre politique », la question posée aux groupes et aux individus et la « preuve par la Palestine », puis les rattache à trente-cinq ans d’engagement de l’auteur.
  • Louisa Yousfi, Youssef Boussoumah et Thierry Labica, « La preuve par la Palestine », Hors-Série, 17 novembre 2023, émission de 96 minutes et texte de présentation. Les citations sur le « sérum de vérité », le silence et les identités politiques à prouver viennent du texte public de présentation, pas d’une transcription de l’entretien réservé aux abonnés.

Accusation, défense et pièces examinées

Distorsion de la Shoah et retournement

  • Cour de cassation, chambre criminelle, décision du 12 septembre 2000 sur Les Mythes fondateurs de la politique israélienne de Roger Garaudy ; Cour européenne des droits de l’homme, Garaudy contre France, décision d’irrecevabilité du 24 juin 2003. Les juridictions distinguent la critique d’Israël de la contestation systématique des crimes nazis et de leur présentation comme falsifications politiques.
  • Valérie Igounet, Histoire du négationnisme en France, Seuil, 2000, notamment p. 472 à 483 ; Jacques Tarnero, « Le négationnisme, ou le symptôme des temps pervers », Revue d’Histoire de la Shoah, no 166, 1999, p. 44 à 75. Sur la jonction opérée par Garaudy entre le négationnisme français, la délégitimation d’Israël et le retournement du génocide vers les Palestiniens.
  • Alain Soral, entretien de juin 2012, transcription auto-publiée. Les expressions citées figurent dans la cinquième partie de l’entretien.
  • Cour européenne des droits de l’homme, M’Bala M’Bala c. France, requête no 25239/13, décision du 20 octobre 2015. La décision reproduit la mise en scène de Faurisson au Zénith et les issues de la procédure française.
  • Sarah Osman, « Distorsions de la Shoah et nouveaux négationnismes », Alarmer, 10 décembre 2025, compte rendu de la Revue d’Histoire de la Shoah, no 221. Le concept de distorsion couvre notamment la minimisation, la banalisation et l’instrumentalisation sans les confondre avec la négation frontale.
  • Denis Charbit, « Le discours du Mufti », dans Distorsions de la Shoah et nouveaux négationnismes, Revue d’Histoire de la Shoah, no 221, 2025, p. 129 à 139. Sur la fausse attribution par Netanyahou de la Solution finale à Amin al-Husseini et son usage contre les dirigeants palestiniens contemporains ; déclaration ultérieure de Netanyahou sur l’absence de volonté de disculper Hitler.

Protection des civils

Données françaises

La qualification de génocide et la procédure devant la CIJ

  • Cour internationale de Justice, Afrique du Sud c. Israël, ordonnance du 26 janvier 2024, notamment les paragraphes 54, 59, 66 et 78 à 86. Le paragraphe 54 juge plausibles certains au moins des droits invoqués, dont le droit des Palestiniens de Gaza à être protégés contre des actes de génocide ; l’ordonnance porte sur la plausibilité de ces droits et sur l’urgence, non sur la commission d’un génocide, que la Cour n’a pas tranchée à ce stade. Les mesures ont été précisées les 28 mars et 24 mai 2024.
  • Cour internationale de Justice, rôle public de l’affaire 192, consulté le 30 août 2026. Il réunit la requête, les ordonnances de mesures conservatoires, les déclarations d’intervention et les étapes de la procédure écrite. Aucun jugement au fond n’y figure : l’ordonnance du 21 mai 2026 fixe les délais de la réplique de l’Afrique du Sud et de la duplique d’Israël.

Fétiches, crédibilité et engagement

  • Juives et Juifs révolutionnaires, « Haolam Hazeh contre la “peste sioniste” en France, en Allemagne, en Angleterre, et sur Mediapart », 15 février 2023. La source reproduit et critique des extraits d’un texte retiré du site de l’UJFP. Elle établit les propos de leurs auteurs ; une attribution à toute l’association demanderait des pièces supplémentaires. Le même collectif décrit sa crainte de servir de caution dans « Internationalisme : vérifions nos angles morts », 14 janvier 2025.

  • Karl Marx, Le Capital, livre I, chapitre 1. Sur le caractère fétiche de la marchandise et l’effacement des relations sociales qui la produisent.

  • Marnix Dressen, De l’amphi à l’établi. Les étudiants maoïstes à l’usine (1967-1989), Belin, 1999 ; Nicolas Hatzfeld, compte rendu dans Sociologie du travail, vol. 42, no 3, 2000. L’enquête de Dressen repose sur 283 questionnaires et une cinquantaine d’entretiens. Le compte rendu documente l’ordre de grandeur, les représentations initiales de la classe ouvrière et leur confrontation au travail syndical.

  • Sara Ahmed, « Déclarations de blanchité : la non-performativité de l’antiracisme », Borderlands, vol. 3, no 2, 2004, traduction française publiée par Mouvements en 2020. Le texte porte sur les déclarations de blanchité dans des écrits universitaires, la culture publique et les politiques gouvernementales. Nous en retenons le test des déclarations qui ne réalisent pas ce qu’elles annoncent, sans transposer ses autres conclusions à la controverse étudiée ici.

  • Miranda Fricker, Epistemic Injustice: Power and the Ethics of Knowing, Oxford University Press, 2007. Sur la crédibilité minorée par un préjugé attaché à l’identité du locuteur et sur les conditions sociales de l’audibilité.

  • José Medina, The Epistemology of Resistance, Oxford University Press, 2013. Sur la variation contextuelle des injustices de crédibilité et les conditions collectives de participation à la connaissance.