Shibboleths : un seul mot pour décider qui est des nôtres
Vingt ans de mots de passe autour des Juifs en France
En 2019, le collectif Juives et Juifs révolutionnaires rapportait dans Ballast deux épreuves militantes récurrentes. Des Juifs étaient « sommés de se positionner en préalable » sur la Palestine. Lorsqu’ils signalaient un propos antisémite, ils pouvaient aussi être traités de « militants sionistes infiltrés ». Le constat vient d’un collectif révolutionnaire, anticolonialiste, solidaire des Palestiniens et explicitement antisioniste.
Le problème dépasse donc le contrôle d’une position sur Israël. L’ordre des urgences, les mots autorisés et la manière recevable de parler d’antisémitisme peuvent eux aussi devenir des critères d’appartenance.
Un shibboleth est ce genre d’épreuve. Un mot, une formule, une question ou un geste permet d’attribuer une appartenance. Son sens politique peut être parfaitement réel. Sa seconde fonction consiste à décider qui est des nôtres, qui doit encore faire ses preuves et qui peut être écarté.
D’où vient le mot
Le mot vient du livre des Juges. Après une bataille entre Galaad et Éphraïm, les hommes de Galaad tiennent les gués du Jourdain. Ils demandent à chaque fuyard qui veut passer s’il est éphraïmite ; à celui qui le nie, ils font prononcer « shibboleth ». Celui qui répond « sibboleth », parce qu’il ne parvient pas à former le mot autrement, est reconnu comme éphraïmite, et le récit dit qu’il est alors mis à mort au gué.
La scène donne le mécanisme sous sa forme la plus économique. Le contrôle s’exerce à un passage obligé, il ne porte ni sur ce que la personne pense ni sur ce qu’elle a fait pendant la bataille, et il retient un trait que le fuyard ne peut pas produire à la demande. La réponse ne renseigne sur aucun acte : elle assigne une origine, et la sanction suit.
Tout groupe fabrique des signes qui le rendent reconnaissable : un vocabulaire, des références, une manière de saluer, un ordre des priorités. L’anthropologue du langage Michael Silverstein décrit ces traits comme des emblèmes que les locuteurs déploient pour se présenter, et compte parmi eux les shibboleths lexicaux : dire un mot d’une certaine façon, c’est se donner une place devant ceux qui écoutent. De tels signes coordonnent une action commune, protègent parfois un groupe exposé et rendent une appartenance lisible. Rien de cela n’est en soi une police.
Deux propriétés comptent pour la suite. La fonction d’un signe n’est pas fixée une fois pour toutes : la même formule peut rassembler pendant des années, servir à trier quand la scène change, puis redevenir un usage ordinaire. Et l’épreuve mesure mal ce qu’elle prétend mesurer, dans les deux sens : qui veut passer apprend la formule sans adopter la pratique, pendant que la personne qui la manie mal est écartée sans que ses actes soient examinés.
Une organisation a le droit d’avoir une ligne
L’objection est sérieuse. Un collectif engagé pour les droits des Palestiniens peut demander à ses membres de soutenir le boycott, un cessez-le-feu ou un programme commun. Une association de lutte contre l’antisémitisme peut refuser de travailler avec une personne qui nie le massacre du 7 octobre. Une organisation sans frontières politiques finit par ne plus avoir de politique.
Une ligne porte sur des engagements nécessaires à l’action, connus à l’avance et applicables à tous. Le Bund, organisation socialiste juive et antisioniste, combattait les courants sionistes socialistes dans une résolution adoptée en 1905. Il fixait son programme à ses membres. On pouvait contester cette décision sans prétendre que toute limite était une police identitaire.
Le test commence lorsque l’identité présumée décide qui doit fournir le certificat, ou lorsque deux positions équivalentes sont classées différemment à cause du mot choisi. Lorsque l’alerte est plutôt rejetée parce que son auteur est classé parmi les « sionistes », les bourgeois ou les traîtres, le chantage à la radicalité décrit plus précisément l’opération.
Ligne politique
Le collectif nomme l’objectif, les actes attendus et les actes incompatibles. La règle vaut pour tous et peut être discutée sur le fond.
Test de loyauté
Une personne doit répondre à cause de son identité. Un mot précis conditionne sa place, même lorsque ses engagements concrets sont déjà connus.
Cinq fonctions d’une même expression
Une même expression peut participer à plusieurs opérations, et les distinguer n’est pas un exercice de vocabulaire, puisque chaque fonction demande une preuve différente. Les confondre transforme une galerie de cas en procès d’intention.
Le concept décrit. Il porte une définition, des critères d’application et des faits qui décident s’il s’applique à un cas. « Sionisme », « génocide » ou « pogrom » ont ce statut chaque fois qu’on peut demander quelle définition est retenue et confronter les actes qu’elle recouvre.
Le slogan mobilise. Il sert à rassembler, à faire descendre dans la rue, à obtenir un vote. Un slogan n’a pas à être une définition, et lui reprocher son imprécision manque sa fonction. Il devient un problème lorsqu’il est traité comme s’il avait établi ce qu’il appelle à faire.
Le shibboleth classe le locuteur dans une scène établie. Sa manière de dire « sionisme », ou son refus du terme, décide de sa place avant que ses positions soient instruites.
Le dog whistle sélectionne le public. Un sous-entendu est compris par ceux qui connaissent le code et reste déniable devant les autres. « Mais qui ? », les triples parenthèses et certaines quenelles appartiennent d’abord à ce mécanisme.
Le fétiche transfère une valeur morale. Le prestige de « Palestine », « résistance », « antiracisme », d’une personne ou d’une organisation dispense d’examiner l’acte précis. Tétines, doudous et fétiches lui est consacré.
Ces fonctions se cumulent souvent, et aucune ne se déduit d’une autre ni de la seule présence du mot. Un cadre intellectuel peut préparer une bonne et une mauvaise réponse sans avoir encore servi de contrôle à l’entrée d’un groupe. Un slogan peut rassembler sans être imposé. Sans la scène, on décrit un usage, pas une épreuve.
Des Juifs peuvent choisir de dire que des actes commis par Israël ne le sont « pas en notre nom ». C’est une parole politique, et JJR qualifiait cette démarche historique de l’UJFP de louable. La même phrase change de fonction lorsqu’un non-Juif en fait la bonne manière d’être juif et attend des suivants qu’ils la reproduisent. JJR relevait aussi que l’UJFP pouvait être exhibée comme la preuve qu’un espace ne pouvait pas être antisémite. Une parole libre était alors transformée en certificat pour autrui.
Quand le désaccord tient dans un seul mot
Prenons une situation rapportée dans certains espaces militants. Un Juif s’oppose à la destruction de Gaza, soutient l’égalité des droits, refuse l’occupation et demande que les responsables de crimes répondent de leurs actes. Un militant non juif exige encore qu’il se désolidarise du « sionisme ».
L’exigence porte ici sur un seul mot, et le désaccord se mesure en le retirant. S’il en reste un, il porte sur le nationalisme, l’État, le droit au retour ou les institutions à construire, et il faut alors le formuler : quelle proposition l’un défend-il que l’autre refuse ? S’il n’en reste aucun, parce que les positions sur les droits, les civils, l’occupation et l’impunité coïncident déjà, l’exigence supplémentaire n’ajoute ni objectif ni moyen à l’action commune. Elle mesure l’acceptation d’un lexique.
L’exigence n’est pas non plus symétrique. Le militant non juif qui la formule emploie un mot dont les usages antijuifs ne mettent pas son identité en jeu ; le Juif à qui elle est adressée doit manier sans prudence un terme qui a servi à assigner des Juifs, y compris des Juifs antisionistes. Prendre cette prudence pour une compromission accomplit l’inverse du geste antiraciste : la personne qui n’est pas exposée à l’assignation fixe à la personne concernée la forme recevable de son émancipation.
Une histoire vécue donne une raison d’écouter avant de soupçonner ; l’analyse du conflit et le programme politique se jugent ensuite sur leurs propres pièces. L’article Tétines, doudous et fétiches examine le moment où la radicalité déclarée devient un certificat d’innocence. Ici, la formule distribue le droit de rester dans la conversation.
Cette histoire chargée n’est pas reconstruite pour donner raison par ancienneté. Elle explique une prudence présente. En 1903, Lénine qualifiait de sioniste l’idée d’une nation juive et accusait les bundistes de reprendre des procédés sionistes, alors même que le Bund combattait le sionisme. En Pologne, la campagne « antisioniste » de 1968 a écarté de leur emploi ou du parti des citoyens juifs dont l’activité sioniste n’était pas établie. Environ 13 000 Juifs ont quitté le pays dans les années suivantes et ont dû renoncer à leur citoyenneté. L’antisionisme de Marek Edelman ne l’a pas empêché d’être renvoyé de l’hôpital militaire de Łódź en raison de son origine.
Ces épisodes ne forment pas une origine unique de tous les usages français. Ils montrent pourquoi le mot ne parvient pas neuf dans une réunion. Leur histoire complète, y compris ses lignées léniniste, soviétique, arabe, française et négationniste, se trouve dans Antisionisme et antisémitisme.
Les deux façons de fabriquer le « bon Juif »
Depuis vingt ans en France, les réponses exigées ont varié. La question demeure remarquablement stable : que dois-tu approuver ou désavouer pour que ton identité juive devienne recevable parmi nous ?
La sanction peut venir de directions opposées. Des Juifs critiques d’Israël ont été appelés « traîtres », « alterjuifs », Juifs ayant « la haine de soi » ou « juifs antisémites ». Leur argument était remplacé par un diagnostic sur leur authenticité. Marc Hecker documente aussi « juif de service » parmi les attaques dirigées contre l’UJFP par des adversaires pro-israéliens. Dans l’autre sens, JJR décrit l’UJFP brandie dans certains espaces pro-palestiniens comme figure des « bons Juifs » et comme caution. La critique d’une instrumentalisation réelle reste possible. Elle doit montrer qui a utilisé cette parole, comment et à quelle fin. La déduire de la seule judéité du locuteur lui retire d’avance la possibilité de parler en son nom.
En 2010, la Ligue de défense juive reprocha à Laurent Fabius de n’avoir participé à aucune manifestation de soutien à Israël et affirma qu’il avait ainsi « choisi de renier son judaïsme ». Cette organisation extrême ne représente ni les institutions juives ni les Juifs de France. La scène montre néanmoins la forme limite du test : un comportement envers Israël devient la condition publique de l’appartenance juive.
Alain Badiou formule en 2005 une norme opposée. Dans Circonstances 3. Portées du mot « juif », il fait passer l’héritage universaliste associé au nom juif par une « rupture subjective avec l’État d’Israël », entendu comme État juif. Il condamne aussi les diatribes antijuives de certains milieux pro-palestiniens et distingue l’antisémitisme de l’opposition politique à Israël. Ces condamnations coexistent avec une exigence d’authenticité : un philosophe extérieur au groupe fixe la rupture avec l’État juif comme condition de fidélité à l’héritage juif universaliste. La réponse politique trie alors les héritiers légitimes du nom « juif ». Sans personne admise ou sanctionnée selon sa réponse, c’est une norme d’authenticité, pas encore un shibboleth.
Bouteldja : l’antisionisme comme condition de l’alliance
Dans Les Blancs, les Juifs et nous, Houria Bouteldja ne se contente pas de défendre les droits des Palestiniens ou de combattre un nationalisme. Elle s’adresse aux « Juifs » comme groupe et leur annonce que, « que cela [leur] plaise ou pas », l’antisionisme sera le « lieu principal du dénouement ». Elle en fait l’espace d’une confrontation entre « vous et nous », puis appelle l’antisionisme la « terre d’asile » des indigènes. Quelques pages plus tôt, elle écrit que le préjugé selon lequel tous les Juifs seraient sionistes oblige désormais ceux qui ne le sont pas à le prouver. Elle voit donc l’assignation. Elle maintient pourtant l’antisionisme comme point de passage décisif de l’alliance qu’elle propose.
Le chapitre a préparé cette épreuve en rendant toute réponse juive suspecte. Le zèle républicain du Juif serait une « trahison » ; « plus vous en faites, plus vous vous distinguez, plus vous êtes suspects ». Puis vient l’alternative fermée : « le sionisme ou l’antisionisme ». Les Juifs restent libres en théorie, mais leur choix les rendrait « responsables ». La bonne réponse ouvre l’alliance, la mauvaise confirme la compromission que le livre leur attribuait déjà.
La meilleure défense de ce passage tient à son projet déclaré. Les catégories du livre se veulent sociales et politiques, Bouteldja dit vouloir « sortir ensemble du ghetto » et elle refuse ailleurs l’idée qu’un Juif naîtrait avec le sionisme dans le sang. Cette intention politique ne change pas la règle effectivement posée dans le livre.
La règle politique apparaît encore plus nettement quelques pages plus loin. Rompre avec le sionisme serait pour les Juifs « le chemin le plus court » vers la fin de l’antisémitisme. Ils auraient même une « dette » envers les « antisémites édentés » dont les attaques contre la mémoire du génocide seraient politiquement utiles. Le Juif doit donc fournir le bon désaveu, et la violence antisémite reçoit en retour une utilité dont sa cible devrait se reconnaître débitrice.
Le désaccord porte précisément sur cette règle. Il revient à une non-Juive de déterminer quelle question doit départager les Juifs des « Blancs » et permettre leur rapprochement avec les « indigènes ». En 2023, JJR lui a opposé que l’antisionisme ne pouvait pas devenir le critère déterminant de la place des Juifs dans un système racial français. Ce conflit rend la conséquence visible : la position sur Israël commande ici la possibilité même de l’alliance. Le livre ne prouve pas que chaque collectif inspiré par Bouteldja applique ce test à ses membres. Il en formule la norme.
Cette construction est antisémite. Elle traite les Juifs comme un sujet politique collectif, présume leur duplicité, conditionne leur innocence à une rupture exigée par l’autrice et leur impute une part de la haine qui les vise. La conclusion porte sur cette construction répétée dans le livre. Elle serait à réviser si le passage restauré formulait un choix sans sanction, ou si les phrases citées appartenaient à un adversaire que Bouteldja réfutait. Le texte intégral établit l’inverse.
L’identité juive ne valide aucun raisonnement politique. Elle interdit en revanche de remplacer la réponse au raisonnement par un brevet de « vrai » ou de « faux » Juif. Le désaveu d’Israël ne doit pas devenir le prix d’admission dans un espace sans rapport avec ce choix.
Soral : demander au Juif choisi de désigner les autres
Un entretien d’Alain Soral publié en février 2012 fournit la scène la plus explicite de ce corpus. Il lit la lettre d’un correspondant présenté comme un jeune Juif orthodoxe, dont l’identité et même l’existence ne peuvent être vérifiées. La lettre n’est pas la pièce décisive. Ce que Soral en fait publiquement l’est.
Soral oppose un judaïsme respectable à des Juifs qui le déshonoreraient. Il demande à des Juifs comme son correspondant d’établir la liste des « bons Juifs », de montrer les autres du doigt et de produire des vidéos désavouant le CRIF, des dirigeants sionistes et certains Juifs. Il appelle ces derniers les « premiers fourriers de la remontée de l’antisémitisme ».
Soral présente sa demande comme un moyen de distinguer les représentants communautaires des autres Juifs, d’éviter les amalgames et de faire entendre un judaïsme respectable, comme il existerait selon lui un christianisme ou un islam respectable. Cette défense échoue sur le dispositif qu’il propose : le Juif sélectionné doit approuver ses prémisses, dresser « la liste des bons », désavouer publiquement les personnes choisies par Soral et leur imputer la montée de la haine qui les vise.
Cet exemple retire au procédé son vernis antiraciste. Sélectionner une parole juive, lui faire désigner les mauvais Juifs et utiliser cette sélection comme garantie de sa propre innocence ne devient pas émancipateur lorsque le camp change.
L’antisémitisme performatif
Le « bon Juif » sert souvent à prouver l’antiracisme de celui qui le sélectionne. La personne choisie doit désavouer les autres, attester que le groupe est sûr ou prononcer la formule attendue. Celle qui refuse devient la preuve du problème que le groupe lui attribuait. L’antiracisme affiché produit alors une distribution antisémite des rôles : aux non-Juifs le pouvoir de définir l’identité recevable, aux Juifs l’obligation de la certifier.
Cette opération est développée dans Tétines, doudous et fétiches. Ici, elle devient un shibboleth seulement lorsqu’une réponse conditionne effectivement l’appartenance ou l’audibilité.
Deux propositions qui peuvent devenir des mots de passe
En 2016, Manuel Valls déclare au dîner du CRIF que « l’antisionisme, c’est de l’antisémitisme ». En 2017, lors de la commémoration de la rafle du Vel d’Hiv, Emmanuel Macron le présente comme une « forme réinventée de l’antisémitisme ». Ces affirmations répondent à un phénomène réel : des antisémites emploient « sioniste » comme substitut de « Juif ». L’agression verbale contre Alain Finkielkraut en 2019 en fournit une scène nette. « Espèce de sioniste » suivi de « La France est à nous » ne questionne aucune doctrine. Le tribunal correctionnel a retenu en première instance des injures visant Finkielkraut comme Juif et le rejetant de la communauté nationale. Le compte rendu cité signalait un appel annoncé, sans en donner l’issue.
L’équivalence générale ne tient pourtant pas. Des Juifs, des organisations et des traditions antisionistes combattent l’antisémitisme. En 2019, 127 universitaires et intellectuels juifs opposés à la résolution parlementaire reprenant la définition de l’IHRA reconnaissaient que des antisémites se trouvent parmi les antisionistes, tout en refusant de confondre les deux ensembles.
Une formule institutionnelle deviendrait shibboleth si l’assentiment à l’équivalence prouvait seul qu’on prend l’antisémitisme au sérieux. Son contraire peut subir la même transformation : « l’antisionisme n’est pas l’antisémitisme » est juste comme refus d’une équivalence logique ; employé pour absoudre sans examen chaque propos antisioniste, il devient une fin de non-recevoir. L’article Antisionisme et antisémitisme suit l’histoire du mot et donne les critères qui permettent de sortir de cette alternative.
La « preuve par la Palestine » classe les alliés
En 2009, Youssef Boussoumah expliquait que la Palestine avait pris pour lui « valeur de thermomètre politique ». Pour juger un groupe ou un individu, on demandait sa position sur le conflit : c’était « faire la preuve par la Palestine ». L’épreuve pouvait alors révéler un abandon réel. Une organisation qui proclame son internationalisme mais refuse tout coût pour les Palestiniens fournit une information politique utile.
La présentation publique d’une émission de 2023 pousse toutefois le test jusqu’à l’infaillibilité. La Palestine y devient un « sérum de vérité » qui démasque les faux alliés. La réponse « ne trompe jamais » et le silence lui-même devient concluant. Le thermomètre ne mesure plus un engagement parmi d’autres : il décide qui est véritablement du bon côté. C’est à cet endroit précis que la preuve devient shibboleth. Tétines, doudous et fétiches examine ce que cette prétention à tout juger fait subir à la politique palestinienne elle-même.
À Sciences Po, le mot a formulé une condition d’entrée
Le procès-verbal du conseil d’administration de Sciences Po du 22 mai 2024 permet de dépasser les récits de seconde main. Après une quarantaine d’auditions, le directeur provisoire indique que le rapport tient pour établie une phrase de ce sens : « ne rentre pas si tu es sioniste ». Trois personnes disent l’avoir entendue, avec des formulations différentes. L’auteur n’a pas été identifié. Les membres du conseil débattent dans le même procès-verbal de sa portée et de son éventuelle qualification antisémite.
Cette phrase formulait une condition d’accès fondée sur une appartenance politique supposée. Le fait établi s’arrête là : l’auteur, la personne visée et l’indice employé pour reconnaître un « sioniste » ne sont pas identifiés. Qualifier la scène elle-même d’antisémite exigerait de connaître cet indice, par exemple la judéité, le refus d’un slogan ou la présence auprès de portraits d’otages.
Après le 7 octobre, les questions binaires se multiplient
« Terroriste », « pogrom » ou « génocide » peuvent décrire une réalité et devenir en même temps des mots de passe. Il faut instruire deux questions séparées : que permet d’établir le mot, et que fait-on à la personne qui refuse de le prononcer ?
« Condamnez-vous le Hamas ? »
Le Hamas est inscrit sur la liste des organisations terroristes de l’Union européenne. Le meurtre intentionnel de civils justifie pleinement l’emploi du mot « terroriste ». Refuser ce terme peut aussi signaler une minimisation politique. Une demande de clarification n’est donc pas suspecte par nature.
Le 12 octobre 2023, un communiqué de La France insoumise condamne les crimes, les actes de terreur, les crimes de guerre et de possibles crimes contre l’humanité, exige la libération des otages, mais ne qualifie pas l’organisation elle-même de terroriste. À l’Assemblée, la question « vous avez du mal à qualifier le Hamas de terroriste » persiste malgré ces condamnations concrètes. Le débat sur le statut du Hamas demeure légitime ; prétendre que le mot manquant révèle à lui seul l’absence de condamnation falsifie le contenu du communiqué.
La scène inverse a été filmée à Paris VIII le 15 octobre 2025. Sur la vidéo diffusée par Léon le média, une intervenante demande : « Condamnez-vous le 7 octobre ? » Une majorité des participants répond « non », avant qu’elle revendique le soutien à une résistance passant par la lutte armée. La présidence de Paris VIII dit avoir signalé les éléments au procureur au titre de l’article 40 et ouvert une enquête interne. Le 27 mars 2026, le ministère, s’appuyant sur l’enquête administrative de l’IGESR, a présenté les faits constatés comme comprenant des propos antisémites et relevant de l’apologie du terrorisme. Il ne s’agit pas d’une condamnation pénale.
La comparaison tranche mieux que la question rituelle. Une réponse qui condamne les meurtres de civils et exige la libération des otages ne peut pas être effacée par l’absence d’un nom. Une réponse qui refuse de condamner le 7 octobre puis soutient la lutte armée ne peut pas être blanchie par une querelle sur le questionnaire.
« Israël a le droit de se défendre ? »
Fin 2023, le média Le Crayon soumet Rima Hassan à un questionnaire « vrai ou faux ». La réponse « faux » à « Israël a le droit de se défendre ? » et la réponse « vrai » à « le Hamas mène une action légitime ? » circulent ensuite massivement. Le montage diffusé ne montre pas son « vrai » à la phrase « le Hamas est une organisation terroriste », réponse retrouvée dans les rushes saisis par les enquêteurs. La procédure ouverte après la plainte de l’Organisation juive européenne concernant cette interview a été classée sans suite le 3 novembre 2025 pour infraction insuffisamment caractérisée. Ce classement ne concerne pas un tweet distinct citant Kozo Okamoto, renvoyé devant le tribunal correctionnel. Le procès ouvert le 7 juillet 2026 a été reporté aux 19 et 20 octobre 2026. Aucun verdict n’avait été rendu fin août 2026.
Le format binaire a supprimé les questions qui comptaient : quel acte, commis par qui, visant qui, avec quels moyens et quelles limites ? Le montage a ensuite supprimé la contradiction qui empêchait de classer facilement la personne. Les autres réponses restent justiciables d’une critique de fond. Ici, le dispositif a fabriqué le mot de passe qu’il prétendait seulement recueillir.
« Génocide », et le contre-exemple « pogrom »
Le terme « génocide » appliqué à Gaza est soutenu par plusieurs organisations de défense des droits humains, deux organisations israéliennes, une résolution de l’International Association of Genocide Scholars et la commission d’enquête internationale indépendante des Nations unies. Le gouvernement israélien rejette l’accusation. La Cour internationale de justice n’a pas encore rendu de décision au fond ; ses mesures conservatoires protégeaient des droits plausibles au titre de la Convention, elles ne constataient pas qu’un génocide était « plausible ».
Le contenu du mot doit être discuté à partir des actes, de l’intention requise et des preuves. Sa fonction de shibboleth n’est établie que si un accord sur les victimes, les droits et les mesures à prendre est rejeté parce que manque la qualification attendue.
« Pogrom » a été très largement employé pour désigner le massacre du 7 octobre et sa dimension antisémite. Omer Bartov et Tal Bruttmann contestent cependant l’analogie historique, sans minimiser le massacre ni l’antisémitisme du Hamas. Leur désaccord suffit à invalider l’usage automatique du mot comme test d’appartenance.
Ce que les enquêtes permettent de tenir ensemble
Dans le baromètre par quotas du rapport 2025 de la CNCDH, l’analyse factorielle fait apparaître un axe de critique vigoureuse d’Israël auquel les préjugés antijuifs classiques contribuent négativement ou marginalement. Le même rapport constate qu’entre 2022 et 2025, l’adhésion à cinq préjugés antijuifs anciens a augmenté de dix points parmi les répondants proches de LFI dans l’échantillon.
Ces résultats interdisent deux raccourcis. Une opinion très hostile à la politique israélienne ne prouve pas un antisémitisme. L’appartenance à la gauche antiraciste ne protège pas davantage contre les stéréotypes antijuifs.
Deux enquêtes auprès de personnes juives montrent que l’assignation ne date pas de la guerre actuelle. En 2012, 58 % des 1 192 répondants juifs de France à une enquête de l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne disaient se sentir fréquemment ou tout le temps accusés de ce que faisait le gouvernement israélien parce qu’ils étaient juifs. En 2023, 80 % des 890 répondants de 16 ans et plus se définissant comme juifs en France déclaraient l’être au moins parfois. Ces deux échantillons en ligne non probabilistes ne mesurent pas la prévalence dans toute la population juive. Ils établissent que l’expérience était largement rapportée par leurs répondants.
Le baromètre BVA-CNCDH de 2014 montre l’autre versant du phénomène. Dans l’échantillon de 1 020 personnes constitué par quotas, 55,5 % approuvaient « Pour les Juifs français, Israël compte plus que la France », contre 52 % en 2013. La CNCDH rattache explicitement cette proposition à l’accusation de double allégeance.
Dans une étude par quotas de Destin Commun, sept Français sur dix ne choisissent pas un camp contre l’autre. Une même personne peut défendre l’existence et la sécurité d’Israël, s’alarmer de l’antisémitisme, soutenir les droits des Palestiniens et juger insupportable l’invisibilisation des civils de Gaza. Le shibboleth produit deux camps plus simples que les convictions réelles.
Ce que le test fabrique
Au départ, deux personnes peuvent partager leurs positions et différer sur un terme. Dans une organisation, le test peut ensuite imposer l’alternative : accepter le mot ou devenir suspect. La demande de définition passe pour une esquive ; la réserve née d’une histoire juive devient compromission ; le refus de l’examen peut coûter une invitation, une responsabilité ou le bénéfice de la bonne foi.
Les Juifs prêts à donner la formule sont alors mis en avant. Les autres parlent ailleurs, se taisent ou quittent l’espace. Le groupe lit ensuite ce qu’il a lui-même trié : les voix retenues figureraient les Juifs lucides, les absents confirmeraient la méfiance supposée des Juifs envers la cause. La personne choisie perd elle aussi sa singularité. Sa parole compte moins pour ce qu’elle démontre que pour le service de certification qu’on lui demande.
Ce mécanisme n’exige ni complot ni intention consciente. Il suffit que les invitations, les interruptions, les soupçons et les relais récompensent régulièrement une réponse. Le groupe finit alors par ne plus entendre que les personnes qui acceptent déjà son vocabulaire.
Remplacer l’examen par des règles communes
Demander la proposition complète.
Sur quelle institution, quel droit, quelle politique ou quel moyen porte le désaccord ? Si la divergence disparaît lorsqu’on retire le mot, le test apparaît.
Vérifier pourquoi cette personne doit répondre.
La question est-elle nécessaire à l’action commune ? Est-elle posée à chaque membre, ou à un Juif parce qu’il est juif ?
Accepter les formulations équivalentes.
Deux personnes qui condamnent les mêmes actes et défendent les mêmes droits doivent pouvoir employer des mots différents. Si ce n’est pas possible, il faut expliquer ce que le terme ajoute réellement.
Observer la sanction.
Que coûte une définition, une réserve ou un silence ? Un désaccord discute les raisons. Un shibboleth convertit l’hésitation en renseignement sur la loyauté.
Permettre aux actes de corriger le verdict.
Une trajectoire de solidarité, des décisions et un programme doivent pouvoir compter contre l’impression produite par un mot. Un classement que rien ne peut réviser attribue une identité.
Interdire « sioniste », « génocide » ou « pogrom » ne résoudrait rien. Ces mots désignent des histoires et des réalités qui doivent pouvoir être discutées. Aucun d’eux ne doit décider seul qui est admis à la discussion.
Un collectif protège mieux sa ligne lorsqu’il écrit les actes qu’il refuse et les engagements qu’il exige : égalité des droits, protection des civils, refus de l’occupation, libération des otages, opposition à la déshumanisation et à l’antisémitisme. Ces règles valent pour tous. Elles permettent les désaccords réels et rendent visibles les désaccords imaginaires.
Accepter qu’un mot soit chargé différemment par l’histoire ne livre le programme à aucune identité. Cela empêche seulement celui qui porte le moins cette histoire de convertir son aisance verbale en mesure de la radicalité d’autrui.
Sources
Origine, mécanisme et précédents français
- Livre des Juges, chapitre 12, versets 4 à 6, traduction liturgique francophone (AELF). Origine du terme, le contrôle des gués du Jourdain et l’identification des fuyards par la prononciation « sibboleth ». Le récit documente le mot et la fonction de tri qu’il désigne. Il ne fonde aucune norme pour les usages contemporains, et l’article ne lui rattache aucune filiation française.
- Michael Silverstein, « Standards, styles, and signs of the social self », Journal of the Anthropological Society of Oxford, nouvelle série, vol. VIII, numéro 3, p. 134 à 164 (numéro daté de 2016, dépôt Oxford daté de 2017). Les emblèmes linguistiques, dont les shibboleths lexicaux, comme signes déployés dans la présentation de soi. Les quatre éléments de l’épreuve retenus ici et leur application aux cas français n’engagent que nous.
- Juives et Juifs révolutionnaires, « Entretien avec le collectif Juives et Juifs révolutionnaires », Ballast, 20 mai 2019. Sur les positions préalables exigées des militants juifs, les « sionistes infiltrés » et l’usage de l’UJFP comme figure des « bons Juifs ».
- Bund, résolution du sixième congrès sur les courants sionistes socialistes, octobre 1905 ; Vladimir Ilitch Lénine, « The Position of the Bund in the Party », 22 octobre 1903.
- Dariusz Stola, « Anti-Zionism as a Multipurpose Policy Instrument », Journal of Israeli History, 2006 ; Centrum Dialogu im. Marka Edelmana, biographie de Marek Edelman ; POLIN Museum, « Ticket to Leave ». Sur la campagne polonaise de 1968, le renvoi d’Edelman et les départs contraints.
- Marc Hecker, Intifada française ? De l’importation du conflit israélo-palestinien, Ellipses, 2012, notamment p. 167 à 169 et 437 à 438. Sur « haine de soi », « traître », « alterjuif » et « juif de service » dans les polémiques françaises des années 2000.
- Ligue de défense juive, propos sur Laurent Fabius rapportés par Le Monde, « Quand la Ligue de défense juive défend Georges Frêche », 3 février 2010.
- Alain Badiou, « The Uses of the Word “Jew” », texte anglais de l’essai publié en français en 2005.
- Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous, La Fabrique, 2016, notamment p. 65 à 66 ; « Mohamed Merah et moi », 31 mars 2012 ; JJR, « Combien de fois faudra-t-il répéter que Houria Bouteldja n’est pas une camarade ? », 24 octobre 2023. Le premier texte formule la norme ; le dernier en documente la contestation par un collectif juif révolutionnaire et antisioniste.
- Alain Soral, entretien de février 2012, transcription auto-publiée, archive du 1er octobre 2024. La preuve porte sur la tâche qu’il assigne publiquement au correspondant, dont l’identité n’est pas vérifiable.
- Youssef Boussoumah, « Ma dette palestinienne », 15 décembre 2009. Le texte formule le « thermomètre politique » et la « preuve par la Palestine » ; Hors-Série, « La preuve par la Palestine », présentation publique de l’émission du 17 novembre 2023. Les expressions « sérum de vérité », « Ça ne trompe jamais » et le traitement du silence viennent de cette présentation, pas de l’entretien réservé aux abonnés.
Les formules institutionnelles et leur contestation
- Emmanuel Macron, discours à la commémoration de la rafle du Vel d’Hiv, 16 juillet 2017 ; CRIF, éditorial reprenant la formule de Manuel Valls, 9 mars 2016.
- Assemblée nationale, résolution du 3 décembre 2019 ; appel de 127 universitaires et intellectuels juifs, Le Monde, 2 décembre 2019.
- Tribunal correctionnel de Paris, condamnation pour les injures adressées à Alain Finkielkraut, compte rendu de l’AFP repris par Europe 1, 12 juillet 2019.
Depuis le 7 octobre 2023
- Conseil de l’Union européenne, liste des personnes, groupes et entités soumis à des mesures pour combattre le terrorisme, où figure le Hamas. Cette désignation institutionnelle ne qualifie pas mécaniquement chaque acte, branche ou propos.
- Sciences Po, procès-verbal du conseil d’administration du 22 mai 2024, p. 10 à 11. Trois témoins corroborent la phrase ; son auteur reste non identifié et sa qualification est débattue dans le procès-verbal.
- La France insoumise, communiqué du 12 octobre 2023 ; Assemblée nationale, compte rendu de la séance du 23 octobre 2023.
- Université Paris VIII, communiqué mis à jour le 25 novembre 2025 ; Sénat, compte rendu du 29 octobre 2025, p. 16 ; ministère de l’Enseignement supérieur, mesures annoncées après le rapport de l’IGESR, 27 mars 2026 ; Le Monde, « Déclarations pro-Hamas dans un meeting à l’université Paris VIII », 23 octobre 2025.
- Le Monde, « Rima Hassan : des centaines de tweets, des dizaines de plaintes et un procès pour apologie du terrorisme », 27 août 2026. Sur le questionnaire du Crayon, son montage, le classement du 3 novembre 2025 et la procédure distincte.
- Amnesty International, « You Feel Like You Are Subhuman », 5 décembre 2024 ; B’Tselem et Physicians for Human Rights Israel, présentation de leurs rapports du 28 juillet 2025 ; International Association of Genocide Scholars, résolution d’août 2025 et précisions sur le vote ; commission d’enquête internationale indépendante des Nations unies, rapport du 16 septembre 2025 ; Cour internationale de justice, dossier de l’affaire 192 ; gouvernement israélien, réponse aux accusations de génocide, mai 2024.
- Omer Bartov, entretien au Monde, 27 octobre 2023 ; Tal Bruttmann, entretien au Monde, 29 novembre 2023, pour la discussion historique du mot « pogrom ».
Enquêtes
- CNCDH, rapport 2025, section « L’image d’Israël et des Palestiniens », publié en 2026. Analyse factorielle d’une enquête par quotas ; elle distingue l’axe de critique d’Israël des stéréotypes antisémites classiques.
- CNCDH, rapport 2014, p. 239 et 541. Baromètre BVA constitué par quotas auprès de 1 020 personnes.
- Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne, enquête de 2012, figure 18, p. 41. Enquête volontaire en ligne, non représentative.
- Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne, fiche France, enquête menée de janvier à juin 2023 auprès de 890 répondants de 16 ans et plus se définissant comme juifs en France, échantillon en ligne non probabiliste.
- Destin Commun, « 7 octobre, un an après : antisémitisme et islamophobie en France », 7 octobre 2024. Enquête par quotas auprès d’un échantillon représentatif d’adultes en France.