Autorité et expertise
Pourquoi invoquer un grand nom ne clôt pas un débat — et comment certains mots servent de bouclier contre l'examen critique.
Les limites de l'argument d'autorité
1. Le mécanisme
Une figure respectée affirme X, donc X est vrai — raccourci utile quand on ne peut pas tout vérifier soi-même, trompeur quand l'autorité sort de son domaine.
Un linguiste de génie n'est pas expert en histoire de l'antisémitisme. Une philosophe du genre n'est pas experte en géopolitique du Moyen-Orient.
Les marques de sport paient des athlètes pour vendre des montres. Les militants citent des intellectuels célèbres sur des sujets où ces intellectuels n'ont aucune expertise particulière. Même mécanisme.
2. Les mots-fétiches
Certains mots fonctionnent comme des talismans dans les débats sur l'antisémitisme. Ils ne servent pas à décrire ou à argumenter, mais à clore la discussion. On les reconnaît à leur fonction : ils dispensent de répondre sur le fond.
Exemples de mots-fétiches
- « Antisionisme » — permet de rejeter toute accusation d'antisémitisme par une simple distinction de principe, sans examiner le contenu réel du discours
- « Critique d'Israël » — transforme une objection portant sur les tropes antisémites en tentative de « censure de la critique »
- « Liberté d'expression » — utilisée comme Chomsky l'a fait pour Faurisson, elle permet de soutenir la diffusion d'un discours sans en assumer le contenu
- « Colonialisme » — plaque une grille de lecture qui rend invisible la spécificité de l'antisémitisme, puisque les Juifs deviennent des « Blancs » et donc des oppresseurs par définition
(Pour l'analyse complète de ce mécanisme — comment un mot passe de tétine à bouclier à arme — voir Tétines et doudous. Ce mécanisme est aussi analysé sous l'angle des réflexes militants dans Quand la grille précède l'analyse.)
3. « Je sais bien, mais quand même »
Le philosophe Octave Mannoni a décrit un mécanisme qu'il appelle « je sais bien, mais quand même » : la capacité de maintenir deux croyances contradictoires — savoir que quelque chose est problématique tout en agissant comme si ça ne l'était pas.
« Je sais bien [que ce discours reprend des tropes antisémites], mais quand même [c'est de la critique légitime]. »
Ce mécanisme explique pourquoi présenter des faits ne suffit pas. La personne « sait bien » que nier la Shoah est antisémite, « mais quand même » défendre Faurisson relève de la liberté d'expression. Elle « sait bien » que comparer Israël au nazisme est un trope antisémite, « mais quand même » c'est acceptable parce que c'est « juste une critique de la politique israélienne ».
4. La formulation Livingstone
Le sociologue David Hirsh a identifié un pattern récurrent dans les débats sur l'antisémitisme de gauche. Il l'a nommé « formulation Livingstone », d'après Ken Livingstone, ancien maire de Londres, qui répondait systématiquement aux accusations d'antisémitisme en accusant ses accusateurs.
La formulation Livingstone fonctionne ainsi :
- Quelqu'un identifie un propos ou un acte comme antisémite
- Au lieu de répondre sur le fond, l'accusé retourne l'accusation
- L'accusateur devient l'accusé : il instrumentalise l'antisémitisme, il veut faire taire la critique, il agit pour le compte d'Israël
Exemples concrets de la formulation
- « C'est le lobby pro-israélien qui orchestre ces accusations »
- « On utilise l'antisémitisme pour faire taire la critique de l'occupation »
- « Ceux qui m'accusent sont les vrais racistes »
Ce qui est remarquable, c'est que cette formulation mobilise elle-même un trope antisémite classique — celui du lobby juif qui contrôle le débat public — pour se défendre contre une accusation d'antisémitisme. La défense confirme ainsi ce qu'elle prétend nier.
5. Le cas Chomsky
Noam Chomsky, linguiste majeur et intellectuel engagé, est régulièrement invoqué à gauche.
Son expertise
Linguistique théorique, critique des médias, analyse de la politique étrangère américaine
Pas son expertise
Histoire de l'antisémitisme, études de la Shoah, théorie critique de la judéophobie
L'affaire Faurisson
En 1979, Robert Faurisson, professeur de littérature française à Lyon, publie des textes niant l'existence des chambres à gaz. Il est poursuivi en justice. Chomsky signe alors une pétition défendant ses « droits civils ».
L'affaire prend une autre dimension quand un texte de Chomsky sur la liberté d'expression est publié comme préface d'un livre de Faurisson édité par La Vieille Taupe, maison d'édition négationniste. Chomsky ne s'y est pas opposé.
Dans ce texte, Chomsky écrit :
« Autant que je puisse déterminer, [Faurisson] est un libéral relativement apolitique. »
Dans une lettre publiée par Quadrant (Australie, 1981), Chomsky écrit :
« Je ne vois aucune implication antisémite dans la négation de l'existence des chambres à gaz, ni même dans la négation de l'Holocauste. »
Les réactions des historiens
Pierre Vidal-Naquet, historien et auteur de Les Assassins de la mémoire, a répondu :
« Vous n'aviez pas le droit de prendre un falsificateur de l'histoire et de le refondre dans les couleurs de la vérité. »
Ce que ce cas illustre
L'expertise de Chomsky en linguistique ne l'a pas empêché de :
- Qualifier un négationniste de « libéral apolitique »
- Affirmer que nier la Shoah n'a « aucune implication antisémite »
- Laisser son nom légitimer un livre négationniste
Le fétiche ici est « liberté d'expression ». Il permet de soutenir la diffusion d'un discours négationniste tout en affirmant ne pas en partager le contenu. C'est le « je sais bien, mais quand même » de Mannoni en action.
6. Le cas Butler
Judith Butler, philosophe majeure des études de genre, est elle aussi régulièrement invoquée.
Son expertise
Philosophie, théorie du genre, éthique de la vulnérabilité
Pas son expertise
Histoire du sionisme, géopolitique du Moyen-Orient, études de l'antisémitisme
La déclaration sur le Hamas et le Hezbollah
En 2006, lors d'un teach-in à Berkeley, Butler déclare :
« Comprendre le Hamas et le Hezbollah comme des mouvements sociaux qui sont progressistes, qui sont de gauche, qui font partie d'une gauche mondiale, est extrêmement important. »
Elle a ensuite précisé que ses remarques étaient « descriptives » — qu'elle décrivait comment ces mouvements se perçoivent, sans les approuver. Mais le mot « progressistes » n'est pas descriptif : il est évaluatif. Il classe ces mouvements du bon côté de l'histoire.
Parting Ways et la critique du sionisme
Dans Parting Ways: Jewishness and the Critique of Zionism (2012), Butler développe une critique du sionisme fondée sur ce qu'elle présente comme la tradition éthique juive elle-même. Selon elle, la diaspora représente une forme supérieure d'existence juive — et le sionisme une trahison de cette tradition.
Elle critique notamment ce qu'elle appelle le caractère ethnique de la citoyenneté israélienne, en particulier la Loi du Retour. Cette loi permet à toute personne ayant un grand-parent juif d'immigrer en Israël. Pour Butler, c'est une forme de privilège ethnique incompatible avec la démocratie.
Ce qu'elle ne mentionne pas : le critère « un grand-parent juif », ajouté en 1970, reprend celui des lois de Nuremberg — mais en inverse le sens. La Loi du Retour n'est pas fondée sur une définition ethnique positive de la judéité, mais sur une définition défensive : protéger tous ceux qui auraient été persécutés comme Juifs. Elle élargit d'ailleurs la définition nazie en incluant les conjoints et leurs descendants. Critiquer cette loi est légitime ; la réduire à une copie des lois de Nuremberg, c'est manquer cette inversion.
L'incohérence interne
Ce qui est frappant dans les positions de Butler, c'est leur contradiction avec sa propre théorie dans le domaine du genre.
Sur le genre, Butler argumente que :
- L'égalité formelle ne suffit pas à corriger les structures de domination
- Les mesures correctrices (quotas, parité, safe spaces) sont légitimes
- L'expérience vécue des dominés compte
- Les structures de pouvoir persistent au-delà des droits formels
Sur les Juifs, elle affirme l'inverse :
- L'universalisme suffira à les protéger
- Un État-refuge est un « particularisme » inacceptable
- Les Juifs doivent « transcender leur caractère exclusivement juif »
- L'histoire spécifique des Juifs doit céder devant la « démocratie radicale »
Ce parallèle est schématique — Butler nuancerait probablement chaque case. Mais l'asymétrie de traitement demeure : pourquoi les outils critiques forgés pour penser le genre, la race, la colonisation, deviennent-ils inopérants quand il s'agit des Juifs ?
Depuis 2021 : la confirmation
En 2021, Philippe Corcuff qualifiait la déclaration de Butler sur le Hamas/Hezbollah de « défaut ponctuel de vigilance » — une seule occurrence, en 2006, qu'il distinguait des « complaisances réitérées » d'autres intellectuels.
En mars 2024, Butler qualifie le 7 octobre de « résistance armée », précisant : « Ce n'est pas une attaque terroriste et ce n'est pas une attaque antisémite. » Elle ajoute qu'elle « n'aimait pas cette attaque » et la trouvait « angoissante » — mais maintient sa caractérisation.
Conséquences : conférences annulées au Centre Pompidou, à l'ENS, et par le conseil municipal de Paris. Ce qui était un « défaut ponctuel » est devenu une position réitérée.
L'asymétrie
On ne demande pas aux femmes de renoncer aux quotas au nom de l'égalité formelle. On ne demande pas aux minorités postcoloniales d'oublier l'histoire au nom de la citoyenneté universelle. Pourquoi le demander aux Juifs ?
« J'ai un ami juif »
À gauche, invoquer un Juif qui relativise l'antisémitisme sert de bouclier : « Je ne peux pas être antisémite, un Juif dit la même chose. » Chomsky, Butler, Finkelstein, Jewish Voice for Peace sont mobilisés ainsi — souvent par des gens qui n'ont pas lu leurs travaux, mais qui citent leur nom comme un talisman. C'est l'argument d'autorité ethnique : l'identité de l'auteur dispense d'examiner le contenu.
Pour approfondir cette structure argumentative : Quand l'universalisme devient un alibi →
7. Les figures d'autorité de droite
L'argument d'autorité n'est pas l'apanage de la gauche. À droite et à l'extrême droite, on invoque d'autres types de prestige.
Les magistrats. « Il a été relaxé, donc il n'est pas antisémite. » Mais les tribunaux jugent des délits, pas des opinions. Une relaxe pour vice de procédure ne dit rien sur le fond. Quand Zemmour est condamné pour provocation à la haine, ses soutiens invoquent la « persécution judiciaire » ; quand il est relaxé, ils invoquent la « preuve par la justice ». L'autorité judiciaire est mobilisée à géométrie variable.
Les entrepreneurs. La réussite économique est censée valider les opinions sur la société. Elon Musk tweete sur le « grand remplacement » — son succès dans la tech lui confère-t-il une expertise en démographie ? Vincent Bolloré restructure des médias autour d'une ligne éditoriale réactionnaire — son empire financier valide-t-il ses analyses historiques ?
Les militaires et policiers. Leur expérience du « terrain » est censée leur donner une expertise sur l'immigration, la délinquance, le terrorisme. Mais l'expérience opérationnelle n'est pas l'analyse sociologique. Un général qui a servi au Mali n'est pas expert en politique migratoire européenne.
L'amitié avec Israël. À l'extrême droite, invoquer le soutien à Israël ou l'amitié avec Netanyahou sert de bouclier : « Je ne peux pas être antisémite, je soutiens Israël. » Orbán, Trump, Bolsonaro utilisent ce registre. Mais soutenir un gouvernement israélien de droite n'empêche pas de recycler des tropes antisémites sur Soros, les « élites cosmopolites » ou le « grand remplacement ». L'alliance géopolitique ne vaut pas certificat de non-antisémitisme.
La différence avec la gauche n'est pas dans le mécanisme, mais dans le type de prestige invoqué. À gauche : l'universitaire engagé, le penseur critique. À droite : le juge, l'entrepreneur, le militaire, le « concerné » qui dédouane.
8. Ce que disent les données
Les enquêtes de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH) permettent de sortir des cas individuels pour observer des tendances.
Données du Baromètre CNCDH 2023
- 37% des Français pensent que « les Juifs ont un rapport particulier à l'argent » — un stéréotype antisémite classique (51% chez les sympathisants RN)
- L'antisémitisme est le préjugé qui progresse le plus depuis 2022
- Les actes antisémites ont augmenté de plus de 1000% après le 7 octobre 2023
Ces données rappellent que l'antisémitisme n'est pas une question de cas individuels exceptionnels, mais d'un phénomène social mesurable. Les débats sur Chomsky ou Butler ne sont pas des querelles académiques : ils concernent la façon dont des discours se diffusent et se légitiment.
9. Ce qu'on peut en faire
Face à un argument d'autorité, quelques questions à se poser :
- Quelle est l'expertise réelle de cette personne ? — Un linguiste n'est pas expert en antisémitisme. Une philosophe du genre n'est pas experte en géopolitique du Moyen-Orient.
- Le mot utilisé décrit-il quelque chose ou ferme-t-il la discussion ? — « Antisionisme » peut être une position politique légitime ou un fétiche qui dispense d'examiner le contenu réel d'un discours.
- Y a-t-il un « je sais bien, mais quand même » ? — La personne reconnaît-elle les faits tout en agissant comme si ces faits n'avaient pas les implications qu'ils ont ?
- Que disent les spécialistes du sujet ? — Les historiens de l'antisémitisme, les chercheurs qui ont consacré leur carrière à ce sujet, disent-ils la même chose que l'intellectuel célèbre qu'on cite ?