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Autorité et expertise

Les diplômés ès-fatuité : expertise, témoignage, identité, prestige, jusqu’où va le crédit d’une autorité ?

Défendre les droits civils d’un négationniste et le présenter comme probablement non antisémite sont deux actes distincts. Noam Chomsky a fait les deux. Décrire le Hamas et le Hezbollah comme des mouvements « progressistes » de la gauche mondiale est une proposition politique, même lorsque Judith Butler la prononce. Dans les deux cas, le prestige a servi de raccourci là où il fallait lire les mots, les doctrines et leurs effets.

Où s’arrête le crédit d’un spécialiste

Nous dépendons tous de spécialistes. Vérifier seul une archive, une statistique, une traduction et une règle de droit prendrait plus d’une vie. Citer une expertise pertinente n’est donc pas une faute de raisonnement. L’argument devient faible quand le nom remplace la preuve, quand la compétence ne porte pas sur la question précise ou quand une opinion minoritaire est présentée comme un consensus.

Le statut d’une personne donne un crédit provisoire dans son domaine. La source, la méthode et l’inférence tranchent. Un grand linguiste peut produire un bon argument historique. Une historienne reconnue peut se tromper dans son propre domaine. L’autorité indique qui lire en premier, jamais où arrêter l’enquête.

Don’t judge a book (solely) by its author, it might be shiny and crap

Face à « Chomsky dit que », « Butler a montré que » ou « un tribunal a jugé que », quatre vérifications suffisent souvent.

  1. Retrouver la proposition exacte. Est-ce une citation intacte, une paraphrase ou une formule rapportée sans contexte ?
  2. Délimiter la compétence invoquée. La personne travaille-t-elle sur cette question précise, et expose-t-elle une méthode contrôlable ?
  3. Lire la pièce sur laquelle elle s’appuie. Un nom célèbre ne répare ni une archive absente, ni une statistique mal lue, ni un saut logique.
  4. Chercher l’état du désaccord. D’autres spécialistes contestent-ils le fait, la méthode ou seulement la conclusion politique ?

Une décision de justice exige la même précision. Elle établit une qualification juridique sur un dossier et des faits délimités. Sa portée s’arrête là. Une relaxe laisse ouvertes les qualifications politiques étrangères au procès. Une condamnation établit l’infraction jugée et aucune autre.

Le mot-bouclier

« Antisionisme », « critique d’Israël », « colonialisme » et « liberté d’expression » ont des usages descriptifs et argumentés. Ils deviennent des boucliers lorsqu’ils déplacent la discussion et laissent intacte la proposition contestée.

Le mécanisme est développé dans Tétines, doudous et fétiches, et son emploi dans une grille militante dans Le confusionnisme.

La règle de Livingstone et sa limite

Le sociologue David Hirsh a nommé « formulation Livingstone » une réponse qui écarte l’examen d’une accusation d’antisémitisme et lui substitue une contre-accusation : l’accusateur chercherait à faire taire une critique d’Israël. Le concept classe la réponse. La pièce initiale décide ensuite si l’accusation était fondée.

Des accusations d’antisémitisme peuvent être fausses ou instrumentalisées. Le signalement d’une instrumentalisation n’est donc pas, à lui seul, une formulation Livingstone. Le critère discriminant est l’ordre du raisonnement.

  • La réponse examine la pièce, conteste le verbatim, le contexte ou le critère, puis décrit un usage politique de l’accusation : elle répond sur le fond.
  • La réponse suppose l’accusation mensongère en raison de l’identité ou du camp de son auteur, sans examiner la pièce : elle correspond au mécanisme décrit par Hirsh.

Certaines variantes ajoutent un récit de coordination cachée par un « lobby ». L’attribution aux Juifs d’un pouvoir collectif occulte accomplit alors un critère antisémite propre. Contester une accusation reste un droit ; transformer les accusateurs juifs en réseau secret produit une nouvelle pièce à examiner.

Hirsh tire le nom d’une séquence précise. Le 8 février 2005, à la sortie d’une réception à City Hall, le maire de Londres Ken Livingstone demande au journaliste de l’Evening Standard Oliver Finegold s’il a été un « criminel de guerre allemand ». Finegold répond qu’il est juif et qu’il n’a pas été un criminel de guerre allemand. Livingstone maintient alors la comparaison et ajoute : « Vous êtes exactement comme un gardien de camp de concentration. Vous faites ça parce que vous êtes payé, non ? » Dans sa défense publiée le 1er mars 2006, Livingstone écrit : « Depuis bien trop longtemps, l’accusation d’antisémitisme est utilisée contre quiconque critique la politique du gouvernement israélien, comme je l’ai fait. » Hirsh y voit le déplacement qu’il décrit : la réponse passe de l’échange enregistré à un conflit sur Israël.

Livingstone soutenait que sa cible était le journal et le passé de son groupe de presse dans les années 1930, non la judéité de Finegold. Il contestait l’existence d’une accusation explicite d’antisémitisme, citait le directeur du Board of Deputies disant ne l’avoir jamais qualifié d’antisémite et défendait son mandat électif. Le 19 octobre 2006, la High Court a annulé la suspension de quatre semaines que l’Adjudication Panel for England avait prononcée le 24 février, et écarté le constat de manquement au code de conduite. Le même arrêt juge « indéfendable » la comparaison maintenue avec un gardien de camp après que Finegold eut dit être juif. La décision fixe le droit ; elle ne change ni les mots prononcés ni le déplacement opéré en 2006. Le cas fournit un test précis : la réponse examine-t-elle les mots contestés avant d’attribuer une intention cachée à ceux qui les mettent en cause ?

Chomsky et Faurisson : séparer trois questions

En 1979, Noam Chomsky signe une pétition demandant que la sécurité et les droits civils de Robert Faurisson soient garantis. Faurisson niait l’existence des chambres à gaz et d’un plan systématique d’extermination des Juifs. Chomsky rédige ensuite un texte sur la liberté d’expression et autorise Serge Thion à l’utiliser comme il le souhaite. D’après le récit publié par Chomsky en février 1981, il apprend plus tard que le texte doit ouvrir un livre de Faurisson, demande qu’il soit retiré, mais trop tard pour en empêcher l’impression.

Trois propositions doivent rester séparées.

  1. Chomsky défendait les droits civils de Faurisson tout en déclarant ses thèses « diamétralement opposées » aux siennes.
  2. Autoriser librement l’usage d’un texte, puis tenter trop tard d’empêcher son placement dans le livre, engage une discussion distincte sur les effets prévisibles de cette autorisation.
  3. Chomsky ne s’est pas limité aux droits civils. Tout en déclarant connaître peu les travaux de Faurisson, il écrivait ne pas voir de preuve de son antisémitisme et le décrivait comme un « libéral relativement apolitique ».

La troisième proposition était irresponsable. Le 17 décembre 1980, deux mois après le texte de Chomsky sur la liberté d’expression, Faurisson décrit publiquement le génocide des Juifs comme un « mensonge historique » dont Israël et le « sionisme international » seraient les principaux bénéficiaires, et les peuples allemand et palestinien les principales victimes. Cette pièce ultérieure ne dit pas ce que Chomsky savait en octobre. Elle montre pourquoi son absence de preuve, explicitement fondée sur une connaissance limitée du dossier, ne pouvait servir de certificat. Cette ignorance imposait de suspendre son jugement, pas d’en délivrer un. La Déclaration de Jérusalem sur l’antisémitisme classe par ailleurs la négation ou la minimisation de la Shoah parmi les manifestations de l’antisémitisme. Doykayt établit surtout le verdict dans les propres mots de Faurisson : négation du génocide, accusation d’un mensonge juif intéressé et inversion des victimes.

Verdict

La pétition défendait des droits civils. Le commentaire ajouté par Chomsky a blanchi à tort l’antisémitisme de Faurisson malgré une connaissance déclarée insuffisante du dossier. Ce jugement est faux et politiquement grave. Il qualifie cet acte précis de Chomsky, pas toute son œuvre.

Butler : le contexte précise la faute, il ne l’efface pas

Lors d’une séance plénière d’un teach-in contre la guerre à Berkeley en 2006, Judith Butler affirme qu’il est « extrêmement important de comprendre le Hamas et le Hezbollah comme des mouvements sociaux progressistes, qui sont de gauche, qui font partie d’une gauche mondiale ». La suite immédiate de la réponse ajoute deux réserves : ce classement n’empêche pas de critiquer certaines dimensions des deux mouvements, ni ceux qui tiennent à une politique non violente de se demander s’il existe d’autres options que la violence. Elles figurent dans la pièce de 2006, avant toute controverse.

En 2012, Butler présente sa réponse comme un classement descriptif fondé sur l’autodéfinition anti-impérialiste de ces organisations. Elle rappelle son engagement non violent et son absence de soutien au Hamas comme au Hezbollah. Cette explication précise son intention. Elle ne revient pas sur le mot « progressistes », qui peut être entendu comme une évaluation positive. Elle laisse entière la fausseté du classement.

Le critère échoue. Le Hamas et le Hezbollah sont des mouvements religieux, nationalistes et autoritaires ; leur autodéfinition anti-impérialiste ne les transforme pas en composantes progressistes de la gauche mondiale. La charte du Hamas de 1988 inscrit le combat dans un cadre islamiste, cite un hadith appelant au meurtre des Juifs et attribue aux Juifs la maîtrise de la finance, des médias et des révolutions. Le document politique de 2017 remplace le mot « Juifs » par « projet sioniste », mais maintient la libération de toute la Palestine et l’islam comme cadre de référence. La Lettre ouverte du Hezbollah de 1985 proclame son allégeance au guide iranien, vise un État islamique et l’élimination d’Israël. Ces doctrines et ces pratiques réfutent l’adjectif « progressistes ». La renommée et la judéité de Butler ne changent aucune de ces pièces.

Le même mécanisme vaut pour mars 2024. Butler qualifie les attaques du 7 octobre 2023 de « résistance armée » et affirme qu’il ne s’agit ni d’une attaque terroriste ni d’une attaque antisémite. Dans une clarification publiée quelques jours plus tard, Butler maintient le terme de résistance tout en condamnant les atrocités du Hamas et en refusant d’y voir une justification. Sa condamnation morale coexiste donc avec une qualification politique qui absorbe le massacre de civils dans la catégorie valorisante de « résistance » et évacue sa dimension antisémite malgré le ciblage délibéré des civils des localités attaquées, établi par la commission d’enquête des Nations unies, les doctrines du Hamas et les propos de ses responsables assumant la répétition de l’attaque.

Le verdict porte sur les énoncés : le classement de 2006 est faux et le cadrage de 2024 blanchit la dimension idéologique des crimes. Le contexte interdit d’attribuer à Butler un soutien qu’elle nie ; il permet aussi de juger exactement ce qu’elle a choisi d’affirmer.

Parler « en tant que » : l’origine et le camp comme autorités

« Une personne juive partage mon analyse » et « une personne de gauche la partage » décrivent une adhésion, pas une preuve. Une expérience située peut donner accès à des faits, à des usages ou à des effets que d’autres perçoivent moins bien. Elle mérite alors d’être entendue pour ce qu’elle apporte ; les autres propositions restent soumises à l’examen.

Une personne possède une autorité particulière lorsqu’elle dit ce qu’elle a subi, vu ou compris de sa propre expérience. Ce témoignage devient une pièce sur cette expérience. Mesurer une fréquence, reconstituer une histoire ou établir l’intention d’un tiers exige ensuite d’autres pièces. Respecter une parole située consiste à préserver sa portée exacte.

La règle est symétrique. L’identité juive d’un auteur et son soutien à Israël ne disculpent aucun énoncé. Un propos fautif qualifie son auteur pour cet acte et les relais qui l’endossent ; il ne contamine pas mécaniquement un groupe entier.

Pour approfondir cette structure argumentative : Quand l’universalisme devient un alibi.

Une méthode courte

Quand un grand nom est invoqué, remplacez mentalement son nom par la proposition exacte. Demandez ensuite quelle pièce l’établit, si la compétence est pertinente, quelle est la meilleure objection et ce qui ferait réviser la conclusion. Si l’argument résiste encore, l’autorité était un guide utile. S’il disparaît avec le nom, il n’y avait pas encore d’argument.

L’enjeu n’est pas scolaire. Un mouvement qui confie son jugement à ses figures tutélaires perd la capacité de corriger les erreurs commises en son nom : c’est ce que montrent le certificat délivré à Faurisson et le classement du Hamas et du Hezbollah parmi les mouvements progressistes. Le danger inverse, celui d’un mouvement qui refuserait toute expertise, est réel mais ne figure dans aucune des pièces réunies ici. Suivre les meilleures sources et garder les moyens de vérifier ce qu’elles avancent n’a jamais demandé de choisir.

Sources