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Soral à l’Assemblée !

Récit d’une dépolitisation bruyante

L’univers Soral-Dieudonné promettait de révéler ce que les médias taisaient et de relier la finance, les guerres, le racisme, la Palestine, le déclassement et l’humiliation sociale. Il donnait à son public le rôle flatteur des initiés. Son explication revenait toujours au même coupable : des Juifs organisés dirigeraient la banque, les médias, la République, les guerres et la décadence.

Cette doctrine d’extrême droite a produit une organisation, une maison d’édition, des sections locales, des vidéos, une économie et une culture de signes. Elle a échoué dans les urnes et réussi à former un répertoire. C’est cet héritage qu’il faut suivre, par ses emprunts et ses relais réels, jusque dans des espaces qui se pensent encore de gauche.

2003 : l’ambiguïté devient une méthode

Le 1er décembre 2003, dans une émission de France 3, Dieudonné joue un colon israélien extrémiste, termine par un salut et prononce un mot que l’accusation entend comme « Isra-heil ». La procédure se ferme en 2007 par le rejet des pourvois : les juges ont retenu un personnage qui ne représentait pas tous les Juifs, un geste trop « mou » pour être assimilé au salut nazi et un mot presque inaudible.

L’issue pénale s’arrête à cette scène et à cette qualification. La forme politique, elle, va prospérer. Un message assemble assez de signes pour que le public initié reconnaisse la cible, tandis que chaque signe pris séparément conserve une lecture littérale disculpante. Les usages ultérieurs en montrent la systématisation.

Le contraste avec le Zénith de 2008 mesure le chemin. Cinq ans après le personnage équivoque, Dieudonné fait acclamer Robert Faurisson et lui remet un prix, dans une séquence que la Cour européenne des droits de l’homme jugera en 2015. Le relevé intégral de la scène et de la procédure est dans Quand un discours trouve un relais.

Soral proposait une doctrine

Réduire Alain Soral à un provocateur de télévision fait manquer son efficacité. En 2007, il fonde Égalité et Réconciliation et résume sa ligne par « gauche du travail, droite des valeurs ». Il est alors engagé au Front national. Jean-Marie Le Pen le nomme au comité central du parti après le congrès de Bordeaux de novembre 2007. Soral quitte le FN en février 2009, non pour rejoindre la gauche, mais après un conflit sur la stratégie et les investitures.

Son projet déclaré consistait à unir des déçus de la gauche sociale, des nationalistes et des Français issus de l’immigration dans une « réconciliation nationale ». À la gauche, son montage empruntait le vocabulaire du travail, de la classe, de l’impérialisme et de la banque. À l’extrême droite, il prenait la nation, la hiérarchie, la famille, la virilité et le monde moderne présenté comme décadent. Soral ne cachait pas l’opération. Dans un entretien publié par son mouvement en 2007, il décrivait explicitement la « droite des valeurs » par le respect de la hiérarchie, l’honneur, la fidélité et le devoir, puis la donnait comme condition d’une politique sociale.

La thèse d’Aurélien Montagner, soutenue en science politique en 2020, étudie cet ensemble comme une composante de l’extrême droite française : une doctrine, un réseau et un mouvement militant, marqués par le nationalisme, le conspirationnisme généralisé et un antisémitisme central. Cette qualification ne vient donc pas du seul passage de Soral au FN. Elle porte sur les propositions qu’il a diffusées pendant plus d’une décennie.

Le mot « doctrine » importe. Un spectateur ne recevait pas seulement une plaisanterie de mauvais goût ou une opinion sur Israël. Il recevait une méthode pour interpréter l’actualité. Le site ordonnait des vidéos, des livres, des conférences et des commentaires autour d’un même dévoilement. Soral a d’ailleurs intitulé un livre puis une conférence Comprendre l’époque. L’offre ne disait pas seulement « croyez-moi ». Elle disait : tout ce qui vous semblait séparé dépend du même système, et nous allons vous montrer qui le dirige.

Entrer ne demandait pas d’adhérer à toute la doctrine

Égalité et Réconciliation n’était pas une simple chaîne vidéo. Le mouvement a installé des sections locales, des réunions, des conférences, une maison d’édition, une boutique, une webradio et des événements. Sa propre page de sections conserve des annonces de conférences, de manifestations pour Gaza, d’initiations à la pêche et même de conseils pour ne pas payer la redevance audiovisuelle. Le quotidien ordinaire, la formation politique et le commerce conduisaient vers la même adresse.

Un ancien membre, Bilal Djerouni, décrit en 2015 des réunions mensuelles commencées par des sujets sociaux ou pratiques, puis le glissement vers des vidéos négationnistes. Son témoignage documente une porte d’entrée dans sa section : on pouvait venir pour le chômage, la santé, l’autonomie locale ou la Palestine avant de rencontrer Reynouard et Faurisson.

Le résultat électoral borne l’ampleur du succès institutionnel. La « liste antisioniste » conduite par Dieudonné avec Soral aux européennes de 2009 recueille 36 374 voix, soit 1,30 % en Île-de-France, et aucun siège. Le parti Réconciliation nationale, créé en 2014, n’a produit aucun mandat. Le projet n’a pas conquis les urnes. Il a réussi ailleurs : formats vidéo, vocabulaire, maisons d’édition, cérémonies et apprentissage d’une posture d’initié.

Une bonne question recevait toujours le même coupable

L’attrait partait de faits et de colères qui n’avaient rien d’imaginaire. Les gouvernements ont menti sur des guerres. Des entreprises et des propriétaires de médias défendent des intérêts. Les classes populaires ont subi chômage, précarité, mépris et recul des services publics. Les Palestiniens subissent dépossession, occupation et violences. Le racisme organise des inégalités réelles. Une gauche qui abandonne ces objets laisse un espace à ceux qui prétendent enfin les nommer.

Le tour de passe-passe intervenait ensuite. Les phénomènes n’étaient plus reliés par des décisions, des règles, des intérêts convergents ou des rapports sociaux. Ils étaient attribués à une volonté. Le « lobby sioniste », la « communauté organisée », l’« oligarchie américano-sioniste » ou la « banque apatride » devenaient tour à tour le sujet capable d’expliquer un conflit au Proche-Orient, une émission de télévision, une réforme sociale, le féminisme, l’immigration et les mœurs.

Dans un entretien de janvier 2012, Soral nomme Bernard-Henri Lévy, Jacques Attali et Alexandre Adler, les rattache à une « communauté organisée », au Consistoire et au CRIF, puis leur attribue une même opposition à la République et à la civilisation française. Le problème n’est pas qu’il critique des personnalités puissantes. Chacune peut l’être pour ses actes. Il les regroupe par leur judéité réelle ou supposée et fait de ce regroupement l’explication de leurs positions. La critique de personnes puissantes devient ainsi l’accusation d’un collectif juif caché.

L’article Quand le capitalisme prend un visage développe cette substitution. Une banque, un gouvernement, un groupe de presse et une organisation politique possèdent des structures et des intérêts différents. Les réunir sous un nom juif ne radicalise pas leur critique. Cela efface la propriété, le droit, les marchés, les administrations et les décisions au profit d’une intention ethnique.

Le résultat est politiquement confortable. Si le même groupe tire toutes les ficelles, une contradiction ne réfute plus le récit. Elle prouve que le groupe avance masqué. Une source contraire est contrôlée. Une condamnation atteste que l’on dérange. Une absence de preuve mesure la puissance du secret. Le raisonnement ne peut plus perdre.

La dépolitisation peut être bruyante

On associe souvent la dépolitisation à l’indifférence et au retrait. Le soralisme montre une autre possibilité. On peut regarder des heures de vidéos, commenter chaque événement, manifester, acheter des livres et se croire en guerre contre l’ordre établi, tout en perdant les moyens de comprendre comment cet ordre fonctionne.

Nous employons ici « dépolitiser » dans un sens précis. Une explication perd sa prise politique lorsqu’elle retire les lieux où une action collective pourrait s’exercer. Qui possède ? Qui décide ? Quelle règle autorise la décision ? Quel budget, quelle chaîne de commandement, quelle coalition et quel rapport de force la rendent possible ? Si toutes les réponses deviennent « le Système » ou « les sionistes », il ne reste aucune institution à transformer, aucune responsabilité à départager et aucune hypothèse à corriger.

Deux recherches décrivent ce déplacement de l’action sans jamais le mesurer chez Soral. Des expériences préenregistrées portant sur 194 puis 402 participants observent, chez des personnes invitées à adopter une vision conspiratrice du monde, des intentions plus faibles pour la participation légale et plus fortes pour les moyens illégaux ; un panel en deux vagues mené auprès de 5 428 personnes aux États-Unis, au Japon, au Royaume-Uni, en Pologne et en Estonie associe les croyances conspirationnistes à une moindre confiance dans la capacité des institutions à répondre, puis à une baisse de la participation conventionnelle. Aucune des deux ne quantifie l’effet propre de Soral sur son public français.

Son offre valorisait précisément une action transgressive tout en retirant les médiations sur lesquelles une action collective ordinaire aurait prise. Dans son récit, une banque, une journaliste, une féministe, une association juive ou un médecin pouvaient incarner tour à tour le même pouvoir.

Le rire enseignait autant que les conférences

L’alliance avec Dieudonné a donné à cette doctrine une forme de socialisation, et le Zénith en fournit la règle. La scène que la Cour européenne des droits de l’homme a jugée en 2015 était assez explicite pour être reconstituée intégralement dans sa décision. Elle restait assez joueuse pour que chaque élément puisse être défendu séparément comme une blague, une provocation ou un plaidoyer pour la liberté d’expression.

Ce double registre a créé une culture, pas seulement une esquive. Comprendre avant les autres, reconnaître une quenelle, un ananas, une périphrase ou un nom donne accès au groupe des initiés. Le contradicteur qui demande une preuve est ridicule parce qu’il prend la blague au sérieux. Celui qui la dénonce est utile parce qu’il confirme la transgression. Ne pas se faire prendre devient une part du plaisir.

L’article Dog whistles : messages codés et sous-entendus examine cette forme d’« humour aristocratique », documentée dans des milieux d’extrême droite, et ses limites. L’adhésion à une doctrine s’établit par des actes répétés, pas par un rire isolé. L’apprentissage collectif suit une autre logique : certains donnent la traduction, d’autres ne conservent que le signe, puis le sens littéral sert de démenti à tous.

Cette offre s’adressait notamment à des personnes qui pouvaient continuer à se penser de gauche et à parler de domination, d’impérialisme et de peuple. Elle leur proposait pourtant une technique de l’extrême droite : une cible stable, une vérité réservée aux initiés, la preuve remplacée par le clin d’œil et le démenti installé au cœur du message.

Le Bal des quenelles fabriquait un palmarès

Depuis 2009, le Bal des quenelles transforme cette culture en cérémonie. Des catégories, un vote, une scène et une statuette composent une institution de consécration. Robert Faurisson reçoit une Quenelle d’or en 2010. Vincent Reynouard, condamné le 11 février 2015 par le tribunal correctionnel de Coutances pour contestation de crimes contre l’humanité, est distingué en 2015. Jacob Cohen et Thierry Meyssan reçoivent un prix spécial en 2017. Vincent Lapierre est primé à trois reprises. Jérôme Bourbon, directeur de Rivarol, et Hervé Ryssen figurent au palmarès de 2021.

Une nomination renseigne sur le choix de Dieudonné, pas sur son destinataire. En 2013, Souhail Chichah rend publiquement son prix pour ne pas être associé à Laurent Louis. Ce contre-exemple fixe le critère utile : recevoir une projection n’engage pas ; accepter, revenir et donner à son tour la récompense sont des actes observables.

Le 21 juin 2025, la dix-huitième édition distingue à titre posthume le général Dominique Delawarde, quatre ans après son « Qui ? » lancé sur CNews à propos de la communauté qui contrôlerait les médias. Aucune pièce ne relie le prix à cette phrase. La distinction établit seulement que l’écosystème, qui avait immédiatement compris l’allusion, range Delawarde parmi les siens.

La Palestine, porte d’entrée et certificat

Dans le récit publié par Libération, Guiraud explique que les vidéos de Dieudonné et Soral faisaient partie des rares contenus parlant de la Palestine dans son environnement. Ce souvenir décrit une porte d’entrée concrète : Soral et Dieudonné offraient des noms, des images et un récit immédiatement disponible pour interpréter les violences subies par les Palestiniens.

Ils ont aussi greffé la Palestine sur un négationnisme qui la précédait. Dès décembre 1980, sur Europe 1, Faurisson présentait le génocide des Juifs comme un « mensonge historique » profitable à Israël et au « sionisme international », dont les peuples allemand et palestinien seraient les principales victimes. Le Zénith en a donné la version de scène, analysée dans Quand un discours trouve un relais. La cause ne produit pas leur antisémitisme. Elle est utilisée pour le repeindre en solidarité avec les opprimés.

Cette distinction protège l’engagement palestinien. Les crimes commis contre les Palestiniens ne sont ni moins graves ni moins politiques parce qu’un négationniste les invoque, et ils ne rendent pas vraies ses falsifications sur la Shoah. La greffe soralienne, elle, transforme la Palestine en certificat de courage, d’antiracisme et de vérité. Elle confond le militant qui documente une occupation avec celui qui utilise cette injustice pour désigner les Juifs comme menteurs.

Tétines, doudous et fétiches analyse ce mécanisme à partir de la « preuve par la Palestine ». Ici, son rôle historique est plus resserré : elle a permis à un enseignement d’extrême droite de parvenir à des personnes qui cherchaient une parole de rupture sur une injustice réelle.

Héritiers, emprunteurs et ressemblances

Un héritage se démontre par une exposition, un emprunt ou un relais documenté. Une convergence se démontre en comparant les raisonnements. Ces deux niveaux permettent de suivre la circulation sans fabriquer un arbre généalogique. Quand un discours trouve un relais distingue plus précisément exposition, transmission, réception et convergence sans contact.

David Guiraud : une exposition rapportée, puis contestée

Libération publie le lien le plus direct et l’attribue à Guiraud. Depuis 2025, celui-ci conteste la restitution de son parcours et affirme avoir décrit un combat ancien contre ces idées. L’exposition est rapportée par l’entretien publié ; son sens biographique est disputé et l’enregistrement demeure indisponible. Guiraud est aussi revenu sur sa conférence de Tunis du 10 novembre 2023, où il avait parlé avec une légèreté qu’il juge ensuite désensibilisée aux victimes du 7 octobre.

Cette autocritique établit sa prise de distance déclarée. Ses publications ultérieures reprennent pourtant certains procédés. À Tunis, il avait raison de contester deux rumeurs non corroborées sur les massacres du 7 octobre. Il a pourtant converti leur réfutation en maxime, « chaque accusation d’Israël est une confession », puis attribué à Israël des actes, des époques et des responsabilités différents. Une vérification ponctuelle débouchait sur un coupable déjà connu.

Quelques semaines plus tard, il répond à l’annonce d’une plainte d’une organisation juive par un extrait de One Piece où un assassin est envoyé pour faire taire un personnage. L’usage antisémite des « dragons célestes » existait déjà en ligne. La publication active ce code disponible et figure l’organisation juive en commanditaire d’un assassinat. La connaissance privée de Guiraud reste inaccessible. Dans ce cas, la fonction publique de l’image suffit à qualifier l’acte publié de dog whistle antisémite, sans préjuger l’intention ni l’ensemble du parcours politique. Le dossier complet est dans Dog whistles.

Ces deux épisodes reprennent un mécanisme central du corpus soralien auquel l’entretien publié rattache Guiraud : l’accusation adverse devient l’aveu de l’adversaire, la plainte devient une tentative de silence, le manque de preuve dans une affaire autorise une contre-accusation générale. L’exposition passée et la convergence présente sont établies séparément. Leur liaison causale personnelle demanderait un relais intermédiaire.

Houria Bouteldja : l’emprunt est critique, la structure antisémite demeure

Dans Beaufs et barbares, en 2023, Houria Bouteldja intitule dix pages « Rendre à Soral ce qui est à Soral ». Elle qualifie son discours de nationaliste, masculiniste et antisémite. Elle lui reconnaît pourtant d’avoir su parler simultanément à des hommes noirs, arabes et blancs des classes populaires, et affirme l’existence d’une « préférence » d’État envers « la communauté juive », dont les autres groupes percevraient l’effet comme une injustice.

Bouteldja rejette Soral et lui emprunte pourtant la proposition d’une préférence collective accordée aux Juifs. La « préférence » est affirmée en voix propre, pas seulement rapportée comme perception du public soralien. Plus loin, Bouteldja dénonce encore les « conséquences préjudiciables de la différence de traitement par l’État entre l’antisémitisme et les autres racismes ».

Ces phrases prolongent un système formulé dans Les Blancs, les Juifs et nous en 2016. Bouteldja y retire d’abord aux Juifs la capacité de démentir son diagnostic : « Plus vous en faites, plus vous vous distinguez, plus vous êtes suspects. » Elle leur impose ensuite une bifurcation entre « sionisme » et « antisionisme », puis écrit que rompre avec le sionisme serait pour eux « le chemin le plus court » vers la fin de l’antisémitisme. Enfin, elle leur attribue « une dette envers les “antisémites édentés” » dont les attaques contre la mémoire du génocide seraient « utiles » parce qu’elles atteindraient la bonne conscience blanche.

Bouteldja situe l’origine de l’antisémitisme dans l’Europe moderne, combat l’antisémitisme de Soral et d’Onfray et affirme que les Juifs ne choisissent pas la préférence qu’elle leur prête. Elle conserve pourtant toute la chaîne causale : une faveur collective serait accordée aux Juifs, elle nourrirait l’hostilité qu’ils subissent, et leur sécurité dépendrait d’une rupture qu’ils doivent accomplir. Nommer Soral antisémite ne désactive pas l’antisémitisme de cette proposition.

La chaîne devient une épreuve personnelle le 26 décembre 2020. À propos d’April Benayoum, Française dont le père est israélien, Bouteldja écrit : « Car on ne peut pas être Israélien innocemment. » Elle ajoute que si la jeune femme choisissait la lutte anticoloniale, « le mouvement décolonial lui ouvrirait grand les bras ». Beaufs et barbares réaffirme ce texte en 2023. Une personne reçoit donc une faute héritée, un devoir de profession de foi et une promesse d’admission si elle s’y conforme.

Sur quatre supports et huit ans, la même proposition est articulée, appliquée puis maintenue après contestation. Elle impute aux Juifs une part de responsabilité dans le racisme qui les vise et conditionne leur sécurité ou leur innocence à leur conduite. Cette proposition est antisémite. Bouteldja en répond pour ses textes ; chaque autre membre du PIR répond des siens.

Elle serait révisée par une rétractation, par l’abandon explicite de la chaîne préférence-hostilité, ou par la preuve que Bouteldja applique réellement la même obligation de rupture aux autres minorités auxquelles l’État accorde selon elle une faveur. Les deux livres intégraux ont été examinés : cette symétrie n’y apparaît pas.

Mélenchon : qualifier une convergence de procédé

Les pièces disponibles pour Jean-Luc Mélenchon sont ses propres propos. Aucun emprunt à Soral, passage par son mouvement ou relais revendiqué n’est documenté. La qualification porte donc sur son contenu propre et, lorsque la structure coïncide, sur une convergence.

Mélenchon a minimisé l’antisémitisme comme « résiduel » en juin 2024. Deux mois plus tard, il a présenté la Shoah comme le massacre de personnes désignées en raison de leur religion, avant d’utiliser cette fausse définition comme marchepied vers Gaza. Ces deux pièces établissent une minimisation contemporaine et une distorsion antisémite de la Shoah. Leur rapport à Soral est une convergence de procédé. La même polémique nommait Sébastien Delogu. Pour lui, une pièce précise reste nécessaire avant même ce verdict de convergence.

« Soral à l’Assemblée » est donc une hypothèse rejetée : les sources établissent une exposition personnelle rapportée pour Guiraud et des convergences de procédés dans plusieurs prises de parole, pas une génération parlementaire formée ou dirigée par Soral. L’héritage culturel est plus diffus et plus difficile à combattre qu’une organisation cachée.

L’écosystème ne s’est pas dissous, il s’est redistribué

Le 26 février 2026, le tribunal correctionnel de Paris condamne Alain Soral à deux ans d’emprisonnement et décerne un mandat d’arrêt pour association de malfaiteurs. Le jugement retient le soutien matériel et technique fourni par Égalité et Réconciliation au collectif « Axe de la Résistance ». Dans la même décision, Soral est relaxé du chef d’apologie du terrorisme. L’état présent est donc précis : culpabilité pour l’infrastructure, relaxe pour l’article poursuivi comme apologie.

Le 20 mars 2026, le procureur général vaudois le condamne aussi, par ordonnance pénale, à cinq mois fermes et trente jours-amende pour discrimination et incitation à la haine, injure et infraction par négligence à la loi sur les armes. L’ordonnance porte sur des publications diffusées par le site d’Égalité et Réconciliation ainsi que ses comptes X et Telegram. De nouveaux faits faisaient alors l’objet de procédures distinctes. Ces condamnations n’ont pas fermé le site ni ses canaux. À la date du communiqué, l’ordonnance vaudoise n’était pas encore entrée en force.

Le contenu s’est aussi déplacé. Vincent Lapierre, plusieurs fois primé aux Quenelles d’or avant de quitter Égalité et Réconciliation, a développé le reportage de rue. Greg Tabibian, distingué en 2015 sans qu’une acceptation soit documentée, a développé le commentaire vidéo. Des médias plus larges les reçoivent. Leurs trajectoires établissent la survie de formats, de publics et de réputations issus de l’écosystème. Leurs propres productions établissent ensuite les contenus qu’ils endossent.

Le cas d’Elias d’Imzalène impose la même attribution. Le 2 mars 2013, Égalité et Réconciliation publie l’annonce d’une conférence au théâtre de la Main d’Or qui le compte parmi les orateurs. Cette annonce établit le relais par l’écosystème. Son appel à « mener l’intifada dans Paris », prononcé le 8 septembre 2024, lui vaut une condamnation le 19 décembre 2024 à cinq mois avec sursis pour provocation publique à la haine ou à la violence. Cette décision de première instance a été examinée en appel en janvier 2026 ; nous n’avons pas trouvé l’arrêt rendu. Le relais établit l’exposition ; la condamnation porte sur l’appel propre d’Imzalène. Aucune pièce ne relie doctrinalement les deux actes.

Ce qui a gagné n’est donc pas un parti soralien caché dans un autre. Les véhicules électoraux ont échoué. Ce qui a persisté, ce sont une posture de dévoilement, des formats, des passeurs, une économie de contenus et des signes capables de voyager séparément. Les attribuer correctement rend le constat plus lourd, pas plus doux.

Pendant ce temps, le RN a changé de présentation

L’histoire parallèle du Rassemblement national empêche une consolation trompeuse. Le récit d’un homme de gauche que l’extrême droite aurait seulement récupéré après coup ne tient pas. Soral a élaboré Égalité et Réconciliation pendant son engagement au Front national et voulait aider ce parti à conquérir des électeurs venus de la gauche et de l’immigration.

Le RN de Marine Le Pen a suivi une autre stratégie. Il a éloigné les expressions les plus ouvertes de l’antisémitisme paternel, affiché son soutien à Israël et présenté les Juifs comme des Français à protéger contre l’islamisme. Ce déplacement est réel au niveau de la communication et des alliances. Il normalise un parti nationaliste et xénophobe sans en faire un mouvement antiraciste. L’analyse de Nicolas Lebourg rapportée par Le Monde décrit ce soutien à Israël comme un instrument de normalisation dans une stratégie qui désigne désormais l’islamisme et l’immigration comme ennemis principaux.

Le baromètre 2025 de la CNCDH ajoute une difficulté. Les chercheurs composent une échelle à partir de cinq préjugés antijuifs. Parmi les répondants qui se disent proches d’un parti, 48 % des proches du RN et 47 % des proches de LFI obtiennent au moins deux points sur cinq. Les scores les plus hauts restent un peu plus fréquents au RN, 28 % contre 22 % à LFI. Les questions prises séparément ne dessinent pas toutes le même classement.

La mesure repose sur une enquête en face à face et décrit les répondants. Les proches de LFI ne représentent que 7 % de l’échantillon, contre 14,5 % pour ceux du RN. Surtout, une fois prises en compte les autres caractéristiques sociales et culturelles, la proximité avec LFI ne produit plus d’effet propre dans le modèle statistique. Les deux camps perdent ainsi le droit de prendre leur présentation publique pour une garantie contre les préjugés de leurs sympathisants.

L’instrumentalisation de l’antisémitisme par l’extrême droite ne disculpe donc personne à gauche. Elle impose deux combats en même temps : refuser que les Juifs servent de caution à la haine des musulmans, et refuser que la haine des musulmans serve d’excuse pour nier l’antisémitisme rencontré dans son propre camp. Abandonner l’un au nom de l’autre livre les personnes visées aux deux.

Le conflit socialiste autour de Dreyfus avait déjà formulé le piège du camp et de la cause jugée secondaire. Le chantage à la radicalité en donne le dossier historique. Combattre un mensonge antisémite renforce une analyse des droits des Palestiniens, du capitalisme ou de l’impérialisme en lui rendant ses véritables acteurs.

Reprendre la politique

Sortir de cet héritage exige davantage de radicalité : rendre à chaque conflit ce que le récit du complot lui avait retiré.

  1. Remplacer « le Système » par les institutions, les règles et les intérêts effectivement en jeu.
  2. Distinguer une coordination prouvée d’une convergence d’intérêts ou d’une ressemblance.
  3. Attribuer chaque acte à son auteur, avec sa date et son degré de responsabilité.
  4. Conserver les contre-exemples au lieu de les traiter comme des infiltrés.
  5. Dire quelle pièce ferait abandonner l’explication.

Cette discipline donne une prise sur les pouvoirs réels. Une banque peut répondre d’un contrat. Un ministre, d’une décision. Une armée, d’une chaîne de commandement. Une plateforme, de ses règles et de ses choix de modération. Une « oligarchie sioniste » qui explique tout ne répond de rien, puisque personne ne peut la circonscrire ni lui opposer un fait.

L’offre soralienne promettait les coulisses du monde. Elle les réduisait à quelques initiés lucides, un peuple trompé et des Juifs assez puissants pour expliquer les défaites. Revenir à la politique commence par rouvrir les contrats, les institutions et les décisions que ce récit avait refermés.

Sources