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Figures passerelles

Les accointances rouge-brunes : inviter, récompenser, recommander, coaliser, ce qu’un geste fait réellement circuler

Le 26 décembre 2008, au Zénith de Paris, Dieudonné fait monter Robert Faurisson sur scène. Il ne le confronte pas à ses thèses et ne les réfute pas. Il demande au public de l’applaudir davantage, lui fait remettre un prix et lui donne la parole. Un négationniste plusieurs fois condamné est présenté comme un homme insolent que les puissants voudraient réduire au silence.

Le passage d’un milieu à un autre se déroule sous les yeux du public : invitation, récompense, accolade, applaudissements commandés, récit de persécution. Voilà une figure passerelle en acte. Le relais appartient à Dieudonné.

Le passage est dans la mise en scène

Robert Faurisson était alors connu pour avoir nié l’existence des chambres à gaz homicides. La cour d’appel de Paris l’avait encore condamné pour contestation de crime contre l’humanité en juillet 2007. Dix-sept mois plus tard, Dieudonné l’introduit à la fin de son spectacle J’ai fait l’con.

Le relevé intégral de la séquence importe. Dieudonné présente son invité comme l’homme le plus « infréquentable » de France. Il réclame au public des applaudissements plus chaleureux, embrasse Faurisson et lui décerne le « prix de l’infréquentabilité et de l’insolence ». Le prix est apporté par un technicien vêtu d’un pyjama évoquant la tenue des déportés, avec une étoile jaune portant le mot « juif ». Dieudonné appelle ce costume un « habit de lumière ». L’enregistrement consigne un cri dans le public : « Faurisson a raison, il a gagné ». Faurisson parle ensuite des « affirmationnistes » qui lui feraient face, se compare à un Palestinien et remercie la salle. Dieudonné réaffirme son soutien à la Palestine, présente leur poignée de main comme un scandale, remercie le public pour sa solidarité, adresse ses respects et répète « liberté d’expression ».

Chacun de ces gestes a une fonction. Le prix transforme les condamnations de Faurisson en titre d’honneur. Le costume tourne les victimes en accessoires du spectacle. Les applaudissements commandés mettent en scène un accueil collectif. La liberté d’expression déplace la question de la vérité historique vers celle de la persécution d’un dissident. La Palestine offre enfin à Faurisson la dignité d’une cause dont ses falsifications ne disent pourtant rien.

Cette dernière opération mérite de retenir l’attention. Faurisson se compare aux Palestiniens, puis Dieudonné entérine le raccord sans revenir sur ses thèses. Ils détournent ainsi la solidarité avec les Palestiniens pour présenter un falsificateur de l’histoire de l’extermination des Juifs comme un persécuté.

De l’invitation à la valorisation

Le cadrage donne son sens à l’invitation. Un journaliste confronte un raciste à ses affirmations. Un historien cite un négationniste pour démonter ses falsifications. Dieudonné récompense Faurisson, réclame des applaudissements plus chaleureux et conclut par ses respects.

Dieudonné a invoqué la provocation, la liberté d’expression, une connaissance limitée de Faurisson et un prix volontairement ridicule. Le registre comique explique que certains spectateurs aient pu rire de la transgression sans croire les thèses de l’invité. Il ne change pas le geste du metteur en scène.

Dieudonné ne confronte jamais Faurisson à la fausseté de ses thèses. Le registre comique laisse intacts le prix, l’accolade, les applaudissements réclamés « avec plus de cœur » et les respects conclusifs. Même si le prix était grotesque, les qualités qu’il récompense restent positives dans la scène : Faurisson devient l’insolent qui paie son courage par l’exclusion.

Le contenu prononcé compte aussi. Faurisson ne répète pas sur scène une longue démonstration négationniste. Il emploie une forme qui produit précisément cet effet : il affirme que la loi l’empêche d’expliquer le « révisionnisme », renomme ses contradicteurs « affirmationnistes » et suggère que le public peut orthographier le mot autrement. La Cour européenne des droits de l’homme y a lu une invitation à entendre « sionistes ». Le propos laisse le mensonge en retrait tout en donnant à son auteur le rôle de victime d’une vérité officielle.

Ce que les tribunaux ont jugé

En 2009, la 17e chambre correctionnelle du tribunal de grande instance de Paris a déclaré Dieudonné coupable d’injure envers les personnes d’origine ou de confession juive et l’a condamné à 10 000 euros d’amende. La cour d’appel a confirmé la culpabilité et la sanction en 2011, puis la Cour de cassation a rejeté son pourvoi en 2012. Saisie au titre de la liberté d’expression, la Cour européenne des droits de l’homme a déclaré sa requête irrecevable en 2015. Elle a retenu la valorisation de Faurisson, la mise en scène dégradante et le caractère négationniste et antisémite marqué de la séquence.

Les paroles, le prix et la mise en scène établissent un relais positif de Faurisson auprès du public de Dieudonné. La qualification pénale confirme la gravité de la scène ; le constat éditorial repose déjà sur l’enregistrement.

Ce qui a changé en passant

Un discours voyage rarement avec sa notice d’origine. Le négationnisme de Faurisson ne se présente pas ce soir-là comme une thèse sur les chambres à gaz qu’il faudrait vérifier. Il arrive sous quatre formes plus accueillantes :

  1. l’homme interdit, dont on ne saurait même plus exposer les idées ;
  2. l’insolent, sanctionné pour avoir osé résister aux puissants ;
  3. la victime des médias et des « sionistes », ce qui dispense d’examiner les condamnations et les travaux historiques ;
  4. le solidaire des Palestiniens, qui emprunte à leur oppression une innocence politique.

Ce cadrage peut devenir audible dans des milieux attachés aux droits des Palestiniens. Il impose un faux choix : accueillir Faurisson au nom des opprimés ou rejoindre ceux qui le censurent. La vérification de ses affirmations disparaît. Les Juifs dont l’histoire est niée deviennent, par le jeu des mots « médias », « sionistes » et « loi spéciale », le camp puissant qui organise le silence. La réception individuelle de ce cadrage demande une enquête distincte.

Le procédé parasite la cause palestinienne. Il emprunte la dignité d’une lutte réelle pour blanchir un falsificateur, puis transforme les Juifs dont il nie l’histoire en agents de la censure. C’est une captation politique, pas une solidarité. Reconnaître cette captation protège l’engagement au lieu de l’affaiblir.

La scène comporte aussi une double adresse, un jeu avec les limites et le plaisir d’être compris par les initiés. L’article consacré aux messages codés examine ce mécanisme. Ici, la séquence sert à établir une autre opération : le passage positif d’une personne et du récit de sa persécution vers un nouveau public.

La salle reçoit le passage, Dieudonné l’organise

David Lefranc a formulé une objection à propos de la décision judiciaire : certains spectateurs peuvent applaudir la provocation, l’artiste ou la liberté d’expression sans adhérer au négationnisme, parce qu’une salle n’est jamais une conscience unique. Cette incertitude sur le public ne retire rien à ce que Dieudonné a organisé : le choix de l’invité, le cadre écrit, les applaudissements commandés, la récompense. Le relais est établi dans ses propres actes ; la persuasion de chaque spectateur ne l’est pas.

Onfray ne s’est pas contenté de citer Jean Soler

Une passerelle peut tenir dans un compte rendu. Le 7 juin 2012, Le Point publie trois pages de Michel Onfray consacrées à Qui est Dieu ?, de Jean Soler. Onfray rend compte des thèses d’un autre auteur et choisit le cadrage qui les présente au lecteur.

Le cadrage du compte rendu établit un relais favorable. Onfray présente Soler comme celui qui « déconstruit les mythes et légendes » avec « la patience de l’horloger et l’efficacité d’un dynamiteur de montagne ». Il relaie ensuite l’affirmation selon laquelle « les juifs inventent le génocide », à partir des récits de conquête du Livre de Josué. Dans ce compte rendu, il reprend l’attribution au « peuple juif » d’une violence « intrinsèque, exterminatrice, intolérante » qui durerait jusqu’au présent. Il rapporte encore un parallèle faisant de Hitler le Moïse du peuple allemand et de Mein Kampf un livre inspiré par la logique biblique.

En 2012 puis en 2023, Onfray affirme avoir fait l’exégèse de Soler, pas exposé sa propre doctrine. Il s’est aussi dit sioniste. Ces déclarations éclairent son autopositionnement ; le cadrage publié établit son acte de relais.

Cette défense établirait une distance si le compte rendu réfutait les généralisations, contestait leur méthode ou prévenait que le texte biblique ne permet pas d’attribuer un caractère aux Juifs contemporains. Il fait l’inverse. Le compte rendu ne réfute aucune généralisation et ne conteste aucune méthode. Il ne sépare à aucun moment le texte biblique des Juifs contemporains : Soler y est valorisé comme démystificateur, et ses conclusions livrées comme les résultats de cette démystification. Onfray a donc relayé favorablement ces généralisations antisémites. Ce verdict porte sur ce compte rendu.

Le contenu relayé pose un problème propre. Passer d’un corpus religieux ancien à la violence « intrinsèque » d’un peuple vivant transforme des textes pluriels, interprétés pendant des siècles, en caractère collectif durable. Les Juifs ne sont plus les lecteurs possibles d’une tradition que l’on critique. Ils deviennent le groupe humain auquel cette tradition attribuerait une violence exterminatrice. C’est une généralisation antisémite, indépendamment des convictions que son relayeur revendique ailleurs.

Avec Front populaire, la jonction devient un projet

En 2020, Onfray fonde avec Stéphane Simon la revue Front populaire. Sa ligne de lancement est explicite : « fédérer les souverainistes de gauche, de droite ou d’ailleurs », construire un socle d’idées communes, puis faire émerger une candidature pour l’élection présidentielle de 2022. Un long entretien entre Onfray et Éric Zemmour est publié sous le titre « Convergence des luttes ? ».

La publication revendique le travail de courtage. Elle choisit la souveraineté comme critère supérieur au partage entre la gauche et la droite, sélectionne des contributeurs, organise les rencontres et propose un débouché politique. On peut approuver cette coalition ou juger que le clivage européen justifie de nouvelles alliances. Sa fonction de passerelle reste un fait déclaré par ses fondateurs.

Cette infrastructure commune organise la circulation entre droites et gauches souverainistes. Chaque numéro établit ensuite les propositions réellement endossées. L’article sur Soler fournit précisément une pièce où Onfray a rendu accueillantes des généralisations antisémites.

Chouard a donné à Soral un brevet de résistance

Étienne Chouard offre un autre cas. Son travail sur le tirage au sort et la démocratie constituante a touché des publics issus du mouvement altermondialiste, de la gauche radicale et, plus tard, des Gilets jaunes. Le passage vers Soral se trouve dans ses entretiens et ses propres jugements, pas dans une photographie de rencontre.

Le dossier repose sur davantage qu’une rencontre. Chouard a participé à des entretiens diffusés par Égalité et Réconciliation. En novembre 2014, interrogé par L’Express, il donne son critère : est à gauche celui qui soutient le peuple contre ses maîtres. Il en déduit qu’Alain Soral est à gauche parce qu’il combattrait les privilèges, puis le qualifie de « résistant ». Il reconnaît que certains propos de Soral lui déplaisent, notamment sur les homosexuels, mais les dit secondaires.

Chouard soutient qu’il vaut mieux parler de démocratie aux fascistes que les insulter, qu’une discussion ne vaut pas adhésion et que Soral diffusait aussi ses propositions constitutionnelles. En 2019, il déclare ne plus avoir de relation avec lui et refuser les invitations d’Égalité et Réconciliation. Après son entretien au Média la même année, il affirme sans ambiguïté que les chambres à gaz ont tué une foule d’innocents et que la Shoah compte parmi les pires atrocités de l’histoire.

Ces déclarations de 2019 établissent la rupture revendiquée par Chouard et sa reconnaissance de la Shoah. Elles coexistent avec son geste de 2014 : appeler Soral « résistant » et reléguer ses propos homophobes au second plan lui apporte une qualité morale et politique auprès d’un public venu pour la démocratie directe. Chouard valorise la personne et son rôle supposé dans la lutte contre les privilèges. C’est le passage documenté.

Le critère choisi explique le passage. L’opposition du peuple aux maîtres absorbe le reste. Les positions de Soral sur la nation, la hiérarchie, les femmes, les homosexuels et les Juifs ne suffisent plus à le situer à l’extrême droite dès lors qu’il paraît combattre les puissants. Chouard ne reprend pas nécessairement chacune d’elles ; il fournit à leur auteur un autre nom politique, celui de la résistance.

Michéa et Lordon ne relèvent pas de la même preuve

Jean-Claude Michéa, Frédéric Lordon, Michel Onfray et Étienne Chouard sont souvent rangés dans une même série. Les traiter tous comme des passerelles détruirait précisément les distinctions que leurs cas permettent de faire.

Jean-Claude Michéa est cité par Alain Soral, qui déclare dans Dialogues désaccordés (2013) le citer « beaucoup », et loué par des auteurs et des médias de la droite conservatrice. Alexandre Devecchio a même parlé d’une « génération Michéa » à propos de jeunes passés par la Manif pour tous. Cette réception atteste les usages conservateurs de sa critique du libéralisme, de la modernité et du progrès. Elle documente les lecteurs, pas un acte de courtage accompli par Michéa.

Frédéric Lordon a produit ses propres énoncés discutables. Dans Le Monde diplomatique d’octobre 2017, il présente le mot « antisémitisme » comme l’une des premières disqualifications jetées contre la critique du capitalisme ou des médias. Il compare l’accusation à une « bombe atomique » dont les usages grotesques auraient fini par l’autodisqualifier. Le texte reconnaît par ailleurs des « délires conspirationnistes » réels et cherche à comprendre leur enracinement social.

Cette proposition peut être contestée directement : elle préqualifie l’accusation d’instrumentalisation et rend plus coûteux l’examen de cas réels. Elle est traitée à partir de ses mots dans Tétines, doudous et fétiches. La proximité avec un argument de Soral établit une convergence discursive. Une influence exigerait une reprise ou un contact documenté. La phrase de Lordon se juge déjà sans lui fabriquer ce lien.

Ces deux cas fixent les frontières. La réception de Michéa qualifie l’usage fait par ses lecteurs. La métaphore de Lordon qualifie son propre texte. Une passerelle réclame en plus un acte de circulation accompli par celui qu’on nomme.

Ruffin montre qu’un relais peut être borné puis corrigé

Le 18 décembre 2018, François Ruffin salue publiquement Chouard et ses amis comme des « hommes de conviction » qui auraient semé et arrosé l’idée du référendum d’initiative citoyenne depuis 2005. Le propos porte sur le RIC et accorde à Chouard une reconnaissance personnelle générale.

« Hommes de conviction » qualifie des personnes, pas seulement une proposition institutionnelle. Le contexte de Chouard était alors public et la phrase remet son nom en circulation auprès d’un public de gauche. L’hommage déborde donc la contribution précise qu’il voulait créditer.

Ruffin a ensuite reconnu une « erreur ». En juin 2019, après que Chouard a refusé d’affirmer simplement la réalité des chambres à gaz sur le plateau du Média, Ruffin a qualifié ses propos de « pure connerie » et rappelé la place de la Shoah dans sa propre formation. La correction ne fait pas disparaître l’hommage de décembre ; elle retire publiquement le relais. Une erreur corrigée se distingue ainsi d’une pratique répétée de valorisation.

Cinq questions avant de parler de passerelle

Le cas du Zénith permet de remplacer l’étiquette par une vérification courte.

Quelle pièce circule ?

Il faut identifier le texte, la vidéo, l’image, la personne ou la proposition qui passe. « Ils se ressemblent » ne décrit aucune transmission. Ici, la pièce est la présence publique de Faurisson, avec le récit de sa persécution et ses insinuations sur ceux qu’il appelle les « affirmationnistes ».

Quel geste accomplit le relais ?

Inviter, citer, interroger, recommander et récompenser sont des actes différents. Le cadrage tranche. Une interview contradictoire n’aurait pas eu le même sens que le prix, l’embrassade et les appels à applaudir.

À quel public la pièce est-elle présentée ?

Il faut décrire une audience observable, pas lui inventer une identité. Ici, on peut parler du public réuni pour le spectacle de Dieudonné. Sans enquête, on ne peut pas décider que toute la salle venait de la gauche, partageait son antisionisme ou connaissait déjà Faurisson.

Comment la pièce est-elle traduite ?

Comparer l’avant et l’après révèle souvent l’essentiel. Une théorie raciste peut perdre son vocabulaire d’origine tout en conservant sa cible et sa causalité. Au Zénith, Faurisson n’est plus présenté à partir de la fausseté de ses affirmations, mais comme un homme puni pour son insolence, censuré et solidaire des Palestiniens.

Quelle réception peut-on effectivement observer ?

Les cris et applaudissements documentent des réactions dans la salle. En ligne, un commentaire, un lien repris ou une formule répétée documente une réception. Le nombre de vues mesure l’exposition, tandis que l’adhésion exige des traces supplémentaires.

Que juge un verdict ?

Le mot « passerelle » désigne un acte ou une pratique documentée, pas une essence. Le même auteur peut relayer un mensonge un jour, contredire sa source un autre jour et rester extérieur à une troisième circulation. Une série établit une pratique répétée ; un dossier unique établit son acte.

Les dossiers réunis ici demandent donc des noms différents : invitation valorisante, compte rendu favorable, coalition organisée, hommage trop large, réception non sollicitée, convergence sans contact. Ces mots ne sont pas moins sévères. Ils disent ce qui s’est réellement passé et indiquent quelle pièce pourrait les démentir. Pour Michéa, seule la réception par la droite conservatrice est établie ; pour Lordon, la pièce est sa propre métaphore, et aucune transmission vers Soral n’est documentée dans ces deux cas. Ruffin a rendu un hommage général pour une contribution particulière, puis l’a retiré publiquement.

Restent trois passages positifs documentés, et ils ne se ressemblent pas. Chouard a fait de Soral un résistant devant un public venu pour la démocratie directe, avant de rompre en 2019. Onfray a relayé favorablement les thèses de Soler, puis fondé avec Front populaire une coalition souverainiste dont le courtage est revendiqué par ses fondateurs. Dieudonné a donné à Faurisson une scène, un accueil et une traduction politique de son négationnisme, et il a défendu cette séquence jusque devant la Cour européenne des droits de l’homme.

Sources