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Analogies coloniales

Une fiche de lecture pour identifier le mécanisme, vérifier sa frontière et répondre sans automatisme.

Définition

Le colonialisme n’est ni un mot creux, ni une histoire terminée. Il désigne des pratiques de domination, d’appropriation et de peuplement dont les effets structurent encore des sociétés entières. Les nommer est une nécessité politique. Il serait donc absurde de commencer cette fiche en demandant au lecteur de tenir Israël à l’écart d’une catégorie appliquée partout ailleurs.

La difficulté vient de l’échelle. Le même mot peut désigner une implantation en Cisjordanie, une politique d’annexion, une phase du mouvement sioniste, une structure juridique durable ou l’essence supposée de tout Israël. Ces propositions ne disent pas la même chose. Les confondre rend la discussion plus radicale en apparence et beaucoup moins précise en réalité.

Nous appelons ici analogie coloniale la présentation générale de l’État d’Israël comme un État ou un projet colonial. Elle peut être explicite, par comparaison avec un État ou une politique coloniale du passé, en Europe ou ailleurs. Elle peut aussi passer par le seul lexique de la colonie, des colons, des indigènes et de l’impérialisme, sans scénario historique nommé. Le critère porte sur l’ensemble : Israël, les Israéliens ou le sionisme sont assignés au rôle du colonisateur dans leur totalité.

Une qualification bornée aux implantations et aux politiques de peuplement en Cisjordanie ou sur le plateau du Golan ne relève pas de cette généralisation. Elle nomme un territoire, des acteurs et des pratiques déterminés. Une annonce d’annexion, une saisie de terre ou un déplacement forcé peuvent ainsi être décrits comme colonisation sans transformer tout Israël en colonie par essence.

Cette frontière ne clôt pas le débat historiographique. Des chercheurs analysent le sionisme, la formation d’Israël ou certaines structures de son droit avec le cadre du colonialisme de peuplement. Joel Beinin rappelle que des sionistes parlaient eux-mêmes de « colonisation » avant que le terme ne prenne sa charge actuelle. Mazen Masri étudie les empreintes coloniales du droit constitutionnel israélien. D’autres soulignent l’absence de métropole juive extérieure, la lutte contre le mandat britannique et l’histoire nationale des Juifs.

Une généralisation discursive peut donc appartenir à un débat scientifique réel. La décrire dit quelle opération elle accomplit ; cela ne dispense pas d’examiner ses preuves, ses limites et ses conséquences.

Ce classement porte sur ce qu’un énoncé communique, pas sur l’intention de qui l’écrit. Constater qu’un énoncé relève du concept et conclure à l’antisémitisme sont deux résultats distincts, qui se conservent séparément : un énoncé peut remplir le critère et rester une analyse attribuée, bornée et argumentée.

La frontière

Qualification bornéeGénéralisation coloniale
Les implantations israéliennes en Cisjordanie sont décrites comme une politique de colonisation.Israël est présenté dans son ensemble comme une colonie européenne.
Une annexion ou une saisie de terres est documentée sur un territoire précis.Toute présence politique juive est ramenée au rôle d’un colon étranger.
Un courant sioniste, une période ou une institution sont analysés avec les outils du colonialisme de peuplement.Le sionisme, sans distinction de courants ni de périodes, est réduit à une entreprise coloniale unique.
Une relation, une institution ou une politique déterminée est qualifiée sans extension à l’État ou au sionisme tout entier.Le mot colonie fournit à lui seul l’origine, la culpabilité et la solution du conflit.

La troisième ligne ne crée pas une exception académique au critère général. Une thèse qui qualifie le sionisme entier de projet colonial accomplit bien cette généralisation. Mais son existence dans la recherche interdit une autre paresse : décréter la thèse fausse ou antisémite parce qu’elle est classée. Il faut encore lire le travail, contrôler ses archives et examiner ce qu’il fait des éléments qui résistent à son modèle.

La relation historique est en effet complexe. Certains dirigeants sionistes employaient positivement le vocabulaire colonial de leur époque. Le mouvement a bénéficié du cadre impérial britannique, puis s’est engagé dans une lutte contre cette même puissance mandataire ; l’État s’est constitué dans la guerre de 1947-1949. Des populations palestiniennes ont été déplacées et dépossédées. Les Juifs ne formaient pourtant pas la projection nationale d’une métropole qui exploiterait sa périphérie ; leur lien historique au pays ne commence pas avec un ministère européen des Colonies.

Cette absence de métropole ne tranche pas la question : le colonialisme de peuplement se définit par l’installation durable et la fondation d’un ordre politique propre, et ses cas les plus cités, États-Unis, Canada, Australie, ont cessé d’être des dépendances de leur métropole. Cette définition est celle que Doykayt emploie ici comme définition de travail. Elle n’est reprise d’aucun auteur en particulier : les travaux cités en fin de fiche en discutent les contours, notamment la place de la métropole et le sort réservé aux populations déjà présentes, et nous n’en adoptons aucun comme arbitre. Ce qui reste à établir porte sur les mécanismes d’appropriation de la terre et du travail, sur les appuis extérieurs et sur le régime politique construit sur place.

Une analyse se juge à sa capacité de tenir ces faits ensemble et d’expliquer leur relation. Le cadre colonial peut éclairer l’acquisition des terres, la séparation des marchés du travail, le peuplement et l’éviction. Il devient un réflexe lorsqu’il transforme chaque Juif en Européen, chaque Arabe en personnage sans histoire et tout le conflit en copie conforme d’un empire déjà connu.

Dans notre corpus

Corpus en consolidation

Cette section sera alimentée après la relecture exhaustive du corpus. Les anciens liens ne sont pas repris avant vérification, car un mot comme colon, colonie ou colonialisme ne porte pas son périmètre avec lui.

Chaque exemple public devra conserver :

  • le verbatim et le co-texte qui permettent d’identifier la cible ;
  • le territoire et la période effectivement visés ;
  • la distinction entre parole propre, citation, repost et commentaire critique ;
  • la pièce privée résoluble ;
  • la proposition exacte qui généralise, ou au contraire borne, le cadre colonial ;
  • la version du référentiel utilisée ;
  • tout concept voisin, avec une décision séparée.

Le futur mur ne mélangera pas une analyse de la Cisjordanie avec l’affirmation que tous les Israéliens seraient des colons étrangers. Il ne transformera pas non plus la qualité universitaire d’un auteur en certificat automatique de vérité. Une source se lit. Un titre ne la remplace pas.

Généalogie

Le colonialisme moderne a lié domination territoriale, hiérarchie raciale, extraction économique et gouvernement de populations privées d’égalité. Le colonialisme de peuplement suit une logique particulière : les nouveaux venus ne cherchent pas seulement à administrer ou exploiter depuis une métropole ; ils viennent pour rester et établir un nouvel ordre politique.

Le sionisme est né dans l’Europe des nationalismes et des empires, mais aussi dans une histoire de persécutions qui rendait l’émancipation juive précaire et parfois mortelle. Des courants sionistes ont utilisé les institutions et le lexique coloniaux. D’autres se pensaient comme mouvement de libération nationale. Ces deux dimensions ne s’annulent pas par magie. Elles expliquent pourquoi les catégories de colon, de réfugié, d’indigène et de nation sont ici si disputées.

À partir des années 1950, l’alignement d’Israël avec les États-Unis et le bloc occidental a favorisé son inscription dans une grille anti-impérialiste, et des intellectuels communistes ont été aux avant-postes de ce basculement. L’identification des Israéliens à la blanchité a renforcé l’analogie, dans les discours d’extrême gauche comme dans des mouvements nationalistes arabes et noirs.

Entre ce basculement et le vocabulaire d’aujourd’hui, quatre publications se datent. En 1965, Fayez Sayegh publie Zionist Colonialism in Palestine comme première monographie du centre de recherche de l’Organisation de libération de la Palestine, et la qualification y prend la forme d’une thèse argumentée. En 1967, après la guerre de juin, Maxime Rodinson fait paraître « Israël, fait colonial ? » dans le numéro spécial des Temps Modernes consacré au conflit ; le titre pose la qualification comme une question à instruire. En 2006, Patrick Wolfe donne au colonialisme de peuplement la définition qui structurera le champ, une logique d’élimination du natif, et écrit que l’invasion y est une structure et non un événement. En 2011 paraît le premier numéro de Settler Colonial Studies, dont l’article inaugural nomme le champ. Ce sont quatre jalons, et non une chaîne : aucune pièce réunie ici n’établit comment ce vocabulaire est passé de l’un à l’autre, ni comment il a gagné les tribunes et les réseaux.

En France, la lacune est du même ordre et se déclare. La conquête de l’Algérie, la guerre de 1954-1962, les déplacements de 1962 et la controverse publique sur la mémoire impériale ont laissé un répertoire disponible, avec ses cartes, ses figures et ses procès ; aucune étude de réception réunie ici ne démontre que ce répertoire est le chemin par lequel l’analogie coloniale a atteint le public français. Ce qui reste vérifiable est l’usage : ce répertoire peut rendre visibles des rapports de domination, et il peut aussi servir à transposer le précédent algérien tel quel, comme si deux histoires devenaient identiques parce qu’elles partagent une partie de leur vocabulaire.

Ce que ce récit fait

L’analogie coloniale transfère à Israël la condamnation attachée aux empires européens : illégitimité, appropriation, exploitation, violence et racisme. Cette opération peut révéler des structures. Lorsqu’elle devient totale, elle produit aussi quatre effacements.

Elle efface d’abord les territoires. La ligne verte, Jérusalem-Est, la Cisjordanie, Gaza et le Golan deviennent une seule surface morale. Elle efface ensuite le temps : les migrations de la fin du XIXe siècle, le mandat, la guerre de 1948, l’occupation commencée en 1967 et la colonisation actuelle forment un événement unique. Elle efface les acteurs : gouvernements, mouvements nationaux, puissances impériales, armées et oppositions disparaissent derrière deux personnages, le colon et l’indigène. Elle efface enfin les Juifs du pays comme sujets historiques, pour n’en faire que des Européens arrivés d’ailleurs.

Ce quadruple effacement est dépolitisant. Non parce qu’il condamne trop fort, mais parce qu’il nomme trop peu. Une analyse matérialiste cherche qui possède la terre, qui écrit le droit, qui dispose de l’armée, qui peut circuler, voter, bâtir ou revenir. Le récit total se contente de savoir qui doit partir du scénario pour que l’histoire retrouve son ordre.

La généralisation peut alors rejoindre d’autres tropes. Les Israéliens deviennent étrangers par nature ; Israël devient seul coupable de tous les conflits régionaux ; son existence même devient l’obstacle à toute justice. Mais aucun de ces passages n’est automatique. Une analyse coloniale ne nie pas nécessairement le lien historique des Juifs au pays, et une politique de décolonisation ne signifie pas nécessairement l’expulsion d’une autre population. Chaque proposition se prouve.

Le mot colonialisme peut ouvrir une enquête considérable. Employé comme verdict, sans mécanisme, période ni population définis, il ne permet plus de vérifier l’analyse.

Comment répondre

La mauvaise réponse consiste à nier la colonisation visible en Cisjordanie pour protéger Israël de toute analogie. Elle abandonne les faits, donc le lecteur, donc la possibilité même de convaincre. La réponse utile commence au contraire par concéder ce qui est établi et par demander ce que la généralisation ajoute.

Six questions permettent de rouvrir l’analyse :

  1. Quel territoire, quelle période et quelle politique sont qualifiés de coloniaux ?
  2. Parle-t-on de colonie d’exploitation, de peuplement, d’occupation ou d’annexion ?
  3. Quels appuis extérieurs, quels mécanismes d’appropriation de la terre et du travail et quel ordre politique construit sur place le modèle identifie-t-il, et comment rend-il compte des rapports changeants avec les puissances impériales ?
  4. Que fait-il du lien historique des Juifs au pays et des Juifs venus du Moyen-Orient ou d’Afrique du Nord ?
  5. Que permet-il d’expliquer que les catégories du nationalisme, de la guerre, de l’exil ou de l’occupation expliquent moins bien ?
  6. Quelle issue politique en est tirée : égalité des droits, partage de la souveraineté, fin de l’occupation, ou disparition d’une population du champ politique ?

Ces questions ne neutralisent pas une critique anticoloniale. Si le cadre explique les institutions et survit aux contre-exemples, il mérite d’être discuté. S’il ne tient qu’en déclarant étrangers des millions de gens, il a remplacé une histoire par une assignation.

Une politique anticoloniale qui traite les Juifs comme une population surnuméraire reconduit une logique d’expulsion au lieu d’organiser l’égalité.

Sources et crédit

Concepts liés

Jalons datés de la chronologie

  • Fayez A. Sayegh, Zionist Colonialism in Palestine, Palestine Monographs no 1, Research Center, Organisation de libération de la Palestine, Beyrouth, 1965. Réédité dans Settler Colonial Studies, vol. 2, no 1, 2012, p. 206 à 225. https://archive.org/details/sayegh-plo
  • Maxime Rodinson, « Israël, fait colonial ? », Les Temps Modernes, no 253 bis, numéro spécial Le conflit israélo-arabe, 1967. Traduction anglaise : Israel: A Colonial-Settler State?, Monad Press, 1973. https://archive.org/details/israelcolonialse00maxi
  • Patrick Wolfe, « Settler colonialism and the elimination of the native », Journal of Genocide Research, vol. 8, no 4, 2006, p. 387 à 409. La logique d’élimination y est formulée p. 387 et 388, avec la formule selon laquelle l’invasion est une structure et non un événement. https://doi.org/10.1080/14623520601056240
  • Lorenzo Veracini, « Introducing: settler colonial studies », Settler Colonial Studies, vol. 1, no 1, 2011, p. 1 à 12, article inaugural de la revue. https://doi.org/10.1080/2201473X.2011.10648799

Sources académiques

  • Laura Ascone, « Colonialism Analogies », dans Matthias J. Becker, Hagen Troschke, Matthew Bolton et Alexis Chapelan, dir., Decoding Antisemitism: A Guide to Identifying Antisemitism Online, Springer, 2024, p. 407 à 415. https://doi.org/10.1007/978-3-031-49238-9_30
  • Joel Beinin, « Socialism, Zionism, and Settler Colonialism in Israel/Palestine », dans The Cambridge History of Socialism, 2022. https://doi.org/10.1017/9781108611107.020
  • Mazen Masri, « Colonial Imprints: Settler-Colonialism as a Fundamental Feature of Israeli Constitutional Law », International Journal of Law in Context, 2017. https://doi.org/10.1017/S1744552316000409
  • Yitzhak Sternberg, « The Colonialism/Colonization Perspective on Zionism/Israel », dans Handbook of Israel: Major Debates, 2016, p. 823 à 847. https://doi.org/10.1515/9783110351637-058
  • Raef Zreik, « Settler Colonialism and Decolonization », Palestine/Israel Review, vol. 1, no 1, 2024, p. 222 à 227. https://doi.org/10.5325/pir.1.1.0011
  • Oren Yiftachel, « Colonial and Counter-colonial: The Israel/Gaza War through Multiple Critical Perspectives », Palestine/Israel Review, vol. 1, no 1, 2024, p. 228 à 236. https://doi.org/10.5325/pir.1.1.0012
  • Alexander Yakobson, « Sionisme : un mouvement national ? Une forme de colonialisme ? », Cités, no 47-48, 2011, p. 155 à 170. https://doi.org/10.3917/cite.047.0155

Crédit et adaptation

Cette fiche s’appuie sur une taxonomie publiée sous licence CC BY 4.0 et la confronte à des travaux qui emploient le colonialisme de peuplement comme cadre d’analyse. Doykayt en reformule la frontière, l’adapte au débat français et ajoute son analyse de la généralisation, de la dépolitisation et des concepts voisins.

Livre complet : https://doi.org/10.1007/978-3-031-49238-9 Licence : https://creativecommons.org/licenses/by/4.0/

Observatoire

Pièces liées à ce concept

Ces éléments documentent des usages. Ils ne remplacent jamais le seuil expliqué dans la fiche.
« « Israël est un État terroriste. Israël est un État génocidaire. Israël est un État colonial. Israël est un État d'apartheid. (...) » »
« Mise au point suite au texte antisémite : Manifestation de l’UJFP pour la paix à Gaza (sept 2022) ©Getty – Horacio Villalobos L’UJFP a publié le 14 juin un texte dont nous ne sommes pas les auteurs et qui comporte des éléments relevant d’un discours complotiste et antisémite. Nous remercions sincèrement celles et ceux qui nous ont alertés et qui, à juste titre, ne comprenaient pas la présence de cette publication sur notre site. Il va de soi que ce texte, qui n’est pas un texte de l’UJFP mais une traduction de l’anglais, ne correspond pas aux orientations de l’UJFP, dont un des axes est la lutte contre le racisme sous toutes ses formes, dont bien entendu l’antisémitisme, qui nous concerne tout particulièrement. Les attaques contre l’UJFP affirmant que cet article serait représentatif de nos orientations sont infondées et de mauvaise foi. Mais cette défaillance dans le processus de validation et de publication de contenus sur le site de l’UJFP engage notre responsabilité. Nous avons retiré le texte, et la Coordination nationale entame une révision de ses procédures pour que cela ne se reproduise pas, mais aussi une réflexion sur le fond. Alors que l’État colonial israélien et ses complices ne cessent de disqualifier la solidarité avec le peuple palestinien par l’accusation d’antisémitisme, alors que le gouvernement français veut criminaliser l’antisionisme en l’assimilant à l’antisémitisme, l’UJFP présente ses excuses pour cette défaillance, auprès des Juifs et Juives, auprès du mouvement de solidarité et auprès des Palestinien·ne·s. Nous avons bien conscience que ce genre de dysfonctionnement revient à tirer une balle dans le pied du mouvement de solidarité et de l’antisionisme. Nous poursuivrons, plus que jamais, notre mobilisation contre le génocide et le nettoyage ethnique en cours, contre l’apartheid israélien et le colonialisme, et contre le racisme sous toutes ses formes. Car il n’y a pas d’autre solution que l’égalité, ici, en Palestine occupée, partout. La Coordination nationale de l’UJFP, le 22 juin 2025 »
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Fiche issue du référentiel éditorial Doykayt et publiée avec l'ensemble des 44 préjugés documentés.