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État terroriste

Une fiche de lecture pour identifier le mécanisme, vérifier sa frontière et répondre sans automatisme.

Définition

Un État peut terroriser. Il peut viser des civils, soutenir des groupes armés, organiser la peur ou faire d’une violence exemplaire un message adressé à toute une population. Des chercheurs parlent de terreur d’État et de terrorisme d’État pour étudier ces pratiques. Les contester par principe, simplement parce que la violence porte un uniforme, reviendrait à offrir aux puissants une immunité de vocabulaire. Ce n’est pas notre position.

La difficulté commence quand le mot ne décrit plus un acte, une politique ou une chaîne de commandement, mais tient lieu de nature. Les phrases les plus courantes ne portent pourtant pas sur le même sujet. « Israël est un État terroriste » porte sur un État, « le sionisme est le terrorisme » sur un courant politique, « les Israéliens sont des terroristes » sur une population. La première est une proposition sur des institutions, que l’on peut instruire et contester ; la dernière assigne une conduite criminelle à des gens en raison de ce qu’ils sont.

Nous appelons ici « État terroriste » cette opération de totalisation. Elle peut être explicite, quand Israël est assimilé à Daech ou au Hamas. Elle peut passer par l’histoire, lorsque des attentats commis par l’Irgoun ou le Lehi deviennent la preuve que tout le sionisme, depuis son origine et pour toujours, serait terroriste. Elle peut enfin glisser de l’État à ses habitants, de ses habitants à ses soutiens, puis de ses soutiens aux Juifs. Ce glissement ne se présume pas : chacun de ses paliers doit se lire dans l’énoncé et son co-texte.

Une accusation peut être outrancière, injuste ou mal étayée sans accomplir cette totalisation. Inversement, une phrase totalisante peut mobiliser un fait exact. Le classement discursif ne remplace donc jamais l’enquête factuelle. Il dit ce que fait la phrase, pas si chaque fait qu’elle convoque est faux.

Deux résultats se conservent séparément. Constater qu’un énoncé relève du concept décrit ce qu’il communique ; établir l’antisémitisme demande un seuil, un co-texte et des pièces. Soutenir, preuves à l’appui, que des forces israéliennes ont commis des actes de terreur est une proposition discutable sur des faits, et non un indice d’antisémitisme.

La frontière

La frontière se vérifie en regardant la cible et la portée, non en mesurant notre accord politique avec l’orateur. Quatre opérations sont distinctes : qualifier un acte, qualifier juridiquement une infraction, analyser une politique de terreur d’État, assigner à un État entier une nature criminelle. Franchir l’une ne fait pas franchir les autres.

Trois registres en découlent. Le premier impute à un acte, une unité, un dirigeant ou une politique déterminés : il se vérifie et se conteste sur les faits, et il reste hors du concept même quand il est faux ou hyperbolique. Le deuxième analyse un régime ou un appareil d’État, en nommant ses mécanismes, ses agents, ses victimes et sa période ; il peut rester général sans essentialiser personne. Le troisième criminalise une collectivité, et il n’est établi que si le co-texte fait au moins une de ces choses : qualifier de terroristes tous les Israéliens ou tous les Juifs ; transmettre une responsabilité criminelle à des soutiens ou à des descendants ; faire du terrorisme une nature qu’aucun fait futur ne pourrait démentir ; justifier une rétribution collective ; refuser explicitement aux Juifs des droits politiques égaux.

Une occurrence nue reste donc indéterminée : « Israël est un État terroriste », seul, n’indique pas lequel des trois registres il occupe. Tant que le co-texte ne montre pas le transfert à une population, la nature intemporelle ou la rétribution collective, nous ne classons pas au troisième registre.

Imputation bornéeEssentialisation terroriste
Un bombardement déterminé est qualifié d’acte de terreur.La même qualification sert à justifier une rétribution qui frappe la population, et non des responsables déterminés.
Une politique documentée est analysée comme terreur d’État.Le terrorisme est présenté comme la nature permanente de l’État.
L’attentat du King David Hotel est attribué à l’Irgoun.Cet attentat est présenté comme l’essence de tout le sionisme.
Un dirigeant, un parti ou un groupe sont mis en cause pour des actes précis.Tous les Israéliens, tous les sionistes ou tous les Juifs deviennent « les terroristes ».

La colonne de gauche n’est pas déclarée vraie par magie. Qualifier une opération militaire de terroriste demande de préciser les faits, les victimes visées, l’intention, le droit applicable et les preuves disponibles. Mais elle conserve des prises pour la contradiction. On peut vérifier l’acte, discuter le concept, contester l’intention alléguée. La colonne de droite ferme ces prises : l’étiquette répond à tout avant que l’enquête ait commencé.

Le droit aide à voir la différence sans résoudre à lui seul le débat. L’article 421-1 du Code pénal français définit des actes de terrorisme à partir d’infractions précises, reliées à une entreprise visant à troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur. Le droit international humanitaire interdit, lui, les actes ou menaces dont le but principal est de répandre la terreur parmi les civils : la règle figure à l’article 51 du Protocole additionnel I pour les conflits armés internationaux, à l’article 13, paragraphe 2, du Protocole additionnel II pour les conflits armés non internationaux, et le Comité international de la Croix-Rouge la tient pour coutumière dans les deux cas. Les deux régimes répondent à des questions différentes : l’un dit à quelles conditions une personne commet une infraction terroriste, l’autre ce qu’une partie à un conflit armé n’a pas le droit de faire. « État terroriste » n’est pas une qualification juridique internationale stabilisée qui dispenserait de ce travail.

Dans un rapport du 8 janvier 2026 au Conseil des droits de l’homme, le rapporteur spécial sur les droits humains dans la lutte antiterroriste, Ben Saul, constate qu’en l’état des conventions antiterroristes la responsabilité internationale d’un État n’est pas engagée pour avoir commis un acte de terrorisme, alors que ses agents en répondent pénalement, et que les États restent tenus par les obligations du Conseil de sécurité de s’abstenir d’en commettre. Ce rapport est le travail d’un expert indépendant qui recommande une définition au Conseil : ni un texte en vigueur, ni une position des Nations unies.

La recherche est plus ouverte que le droit. Certains spécialistes réservent le terrorisme aux acteurs non étatiques ; d’autres étudient le terrorisme d’État. Ce désaccord est réel. Il ne change pas le test qui nous occupe : une analyse de mécanismes déterminés n’est pas l’assignation d’une société entière à une nature terroriste.

Dans notre corpus

Corpus en consolidation

Cette section sera alimentée après la relecture exhaustive du corpus. Aucun ancien lien ne sera repris sur la seule présence des mots « terroriste », « terreur » ou « Daech ».

Chaque exemple public devra résoudre cinq questions :

  1. Qui parle ?
  2. Quelle est la cible exacte : un acte, une unité, un gouvernement, l’État entier, les Israéliens, les sionistes ou les Juifs ?
  3. La qualification est-elle celle de l’auteur, une citation, une question ou une critique du mot ?
  4. Quelle période et quel événement sont visés ?
  5. Le co-texte étend-il réellement l’accusation à une totalité ?

Un pronom ne suffit pas. « Vous êtes des terroristes » peut viser les membres d’un gouvernement, les soldats d’une unité, les participants d’un fil, tous les Israéliens ou tous les Juifs. Sans la pièce complète, choisir entre ces cibles revient à écrire la conclusion dans la marge. On s’abstient.

Les analyses de terreur d’État resteront visibles comme cas limites lorsqu’elles nomment leurs mécanismes. Les exemples totalisants seront publiés avec leur contexte et leur version du référentiel. Les désaccords iront à l’arbitrage. Aucun exemple synthétique ne viendra remplir un mur trop vide.

Généalogie

Le mot a une date, et son sens d’origine est l’inverse du sens courant. Il apparaît en français après 1794 pour nommer la politique de la Terreur, et le Dictionnaire de l’Académie l’enregistre en 1798, au supplément de sa cinquième édition : « TERRORISME. Système, régime de la terreur », et à l’entrée voisine « TERRORISTE. Agent ou partisan du régime de la Terreur qui avoit lieu par l’abus des mesures révolutionnaires. » Le mot nomme donc d’abord une manière de gouverner, et le terroriste celui qui la sert. Le sens s’élargit bien avant la fin du siècle : le Centre national de ressources textuelles et lexicales atteste « terrorisme » dès 1795 pour des mesures d’exception destinées à maintenir un gouvernement, à s’emparer du pouvoir ou à atteindre un but politique, puis « terroriste » dès 1831 au sens de celui qui commet des actes de terrorisme, « doctrine terroriste » en 1855 et « bande terroriste » en 1860. Quand la France répond aux attentats anarchistes par les lois des 12 et 18 décembre 1893 et du 28 juillet 1894, dites lois scélérates, qui frappent la presse, l’entente et la propagande, le déplacement est donc déjà fait : ces lois sont un épisode juridique et répressif, non la date ni la cause du changement de cible.

Le mot n’est donc pas un instrument neutre. États, mouvements de libération, armées, organisations clandestines et chercheurs se disputent sa définition, parce qu’il décrit une violence tout en distribuant de la légitimité. Nommer l’adversaire « terroriste » ne dit pas seulement qu’il tue ; cela le place hors du champ politique ordinaire, parmi ceux contre lesquels la rétribution paraît aller de soi.

L’histoire du sionisme armé comporte des actes terroristes. Le 22 juillet 1946, l’Irgoun fit exploser l’aile du King David Hotel qui abritait des bureaux de l’administration britannique. L’attentat tua 91 personnes, parmi lesquelles des Arabes, des Britanniques et des Juifs. L’Irgoun et le Lehi ont commis d’autres violences, dont cet exemple ne donne qu’une part : elles s’étudient une par une, avec leurs victimes et leurs dates. Les reconnaître n’établit rien sur les sionistes en général : ces actes engagent leurs auteurs et les organisations qui les ont décidés.

Le glissement consiste à transformer ce fait en hérédité politique. Une organisation a commis un attentat ; donc le mouvement entier serait terroriste ; donc l’État fondé ensuite le serait par nature ; donc ses habitants le seraient à leur tour. Quatre sujets différents entrent dans la phrase, un seul ressort.

L’expression « État terroriste » s’est diffusée plus largement pendant la guerre du Liban des années 1980, puis au début des années 2000. Après le 11 septembre, la « guerre contre le terrorisme » a installé le mot au centre du langage occidental. Le rapporteur spécial des Nations unies écrit que la législation antiterroriste est devenue un instrument de choix pour réduire les critiques au silence, et que les violations qui en découlent ont pesé lourdement sur la société civile, dont les défenseurs des droits humains, les journalistes, les opposants politiques et les minorités.

Retourner le mot contre les États-Unis et leurs alliés pouvait révéler une asymétrie réelle : la violence des États reçoit souvent des noms plus propres que celle de leurs ennemis. Mais l’inversion peut reproduire ce qu’elle voulait dénoncer. Au lieu d’analyser les violences de tous les acteurs avec la même rigueur, elle distribue seulement l’étiquette infamante dans l’autre sens.

Ce que ce récit fait

L’essentialisation terroriste fait disparaître les responsabilités concrètes. Un gouvernement décide, une armée planifie, une unité exécute, une juridiction contrôle ou échoue à contrôler, des opposants documentent et contestent. L’étiquette totale aplatit cette chaîne. Si tout Israël est terroriste, personne n’a plus besoin d’établir qui a fait quoi.

Elle efface les désaccords internes. Les victimes civiles, les opposants à la guerre, les familles d’otages, les militants palestiniens et juifs pour l’égalité, les responsables politiques et les auteurs de violences entrent dans la même masse. Une formulation identique n’implique pourtant ni intention identique, ni responsabilité identique. Une population entière encore moins.

Poussée jusqu’au bout, elle transforme la critique en verdict d’existence. Une organisation terroriste doit être démantelée ; si un État entier n’est rien d’autre qu’une organisation terroriste, sa disparition semble contenue dans le diagnostic. Ce passage n’est pas automatique dans chaque occurrence, et il ne doit jamais être ajouté par héritage dans nos données. Mais lorsqu’il est formulé, il faut le nommer : on n’est plus en train de juger une politique. On retire à une collectivité entière la possibilité même d’une politique différente.

Ce récit peut se combiner avec d’autres tropes : nazification, mal absolu, déshumanisation, culpabilité exclusive, négation du droit à exister. Aucun n’est contenu dans le mot terroriste. Une assimilation à Daech peut établir une équivalence ; elle ne prouve pas, à elle seule, tous les autres concepts.

Comment répondre

La mauvaise réponse serait : « un État ne peut pas être terroriste ». Elle est fragile académiquement, commode politiquement et inutile face aux violences documentées. Elle transforme une frontière précise en protection lexicale accordée aux États.

La réponse utile part des violences documentées. Oui, des États peuvent organiser la peur. Oui, des forces israéliennes, des groupes de colons, des gouvernements ou des organisations sionistes historiques peuvent être accusés d’actes précis, et ces accusations doivent être instruites sans indulgence. Puis vient la question qui rouvre l’analyse : de quel acte parle-t-on, commis par qui, contre qui, à quelle date, avec quelle intention et quelles preuves ?

Le test utile est celui de l’explicitation : quels actes ou quels mécanismes justifient la qualification, quelle définition du terrorisme est appliquée, quel appareil est visé, quelle période est couverte, quels faits viendraient infirmer ou limiter la conclusion, et si le co-texte transfère réellement la qualification à une population ou aux Juifs. Une accusation qui répond à ces six questions se discute sur son objet.

Une seconde question protège le débat de l’essentialisation : qui pourrait agir autrement ? Une critique politique suppose qu’un gouvernement puisse changer, qu’une institution puisse être réformée ou abolie, qu’un responsable puisse être jugé, qu’une population puisse s’opposer. Si la réponse est « personne, puisque tout vient de leur nature », nous avons cessé de décrire un rapport de force pour affirmer une essence.

Refuser cette essence ne demande ni de taire Gaza, ni d’adoucir une qualification juridique, ni de renoncer à l’anticolonialisme. Cela demande davantage : conserver des sujets, des actes, des dates et des responsabilités quand la colère pousse à les fondre. Une accusation générale facilite la contestation ; une chaîne de responsabilités établie permet d’engager des poursuites, des sanctions et une action politique.

Sources et crédit

Concepts liés

Ces relations sont des chemins de lecture, pas des héritages automatiques.

Sources académiques et juridiques

Sources historiques

Crédit et adaptation

Cette fiche s’appuie sur une taxonomie publiée sous licence CC BY 4.0 et la confronte aux débats académiques et juridiques sur le terrorisme d’État. Doykayt en reformule la frontière, ajoute le cadre français, sépare les niveaux de qualification et applique sa règle de non-héritage aux concepts voisins.

Livre complet : https://doi.org/10.1007/978-3-031-49238-9 Licence : https://creativecommons.org/licenses/by/4.0/

Observatoire

Pièces liées à ce concept

Ces éléments documentent des usages. Ils ne remplacent jamais le seuil expliqué dans la fiche.
« Elle incarne la resistance du peuple palestinien. Heureux de rencontrer Ahed Tamimi dans les travees de la Fete de l Humanite »
« « Israël est un État terroriste. Israël est un État génocidaire. Israël est un État colonial. Israël est un État d'apartheid. (...) » »
« Le fait que Thomas Jolly, qui a organisé la propagande LGBT qui a marqué l'ouverture des Jeux olympiques à Paris, soit juif n'est qu'un détail. (...) Avec son génocide à Gaza, la pensée suprématiste sioniste a clairement ciblé l'humanité entière. (...) La pensée sioniste vise à rendre inoffensifs les « Goyim », c'est-à-dire tous les peuples autres que les Juifs. »

Intervention Ehmad Ibrahym Perspectives Musulmanes

« « [...] Israel is a racist, sadistic, and neo-Nazi entity [...] We hold [...] especially its Jewish Secretary of State responsible [...] minorities that are associated with it – to pressure leaders [...] » »
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Fiche issue du référentiel éditorial Doykayt et publiée avec l'ensemble des 44 préjugés documentés.