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Responsabilité exclusive d’Israël dans le conflit

Une fiche de lecture pour identifier le mécanisme, vérifier sa frontière et répondre sans automatisme.

Définition

Ce récit fait d’Israël, du sionisme, des Israéliens ou de l’existence même de l’État la cause totale d’une violence, d’un épisode ou de l’ensemble du conflit, et retire aux autres acteurs toute responsabilité causale et morale dans la portée visée. Tenir Israël pour responsable d’un acte israélien reste en deçà : la responsabilité y porte sur cet acte, non sur le conflit entier. Le récit ne dit pas seulement : « Israël a commencé cette offensive », « l’occupation produit de la violence » ou « cette politique viole le droit ». Il dit, explicitement ou par un co-texte qui ne laisse aucun doute : tout vient de là, toute la faute est là, les autres ne font que réagir.

Une puissance occupante possède des obligations propres ; une armée qui bombarde décide de ses cibles ; un gouvernement peut porter une responsabilité principale, aggravée ou juridiquement établie. Reconnaître cette asymétrie ne blanchit personne. Mais une cause structurelle n’appuie pas elle-même sur une détente, ne choisit pas une maison, ne prend pas un otage et ne décide pas de tirer une roquette. Expliquer les contraintes d’un acteur ne transforme pas chacun de ses choix en réflexe involontaire.

Le seuil exige donc quatre éléments ensemble : une cible résolue, une portée totale, une exclusivité formulée et l’exclusion de toute responsabilité causale et morale des autres acteurs. « Israël est seul responsable » peut suffire si l’objet est toute la violence d’un épisode. « Israël est seul responsable de ses crimes » ne suffit pas : le possessif borne précisément la phrase aux actes propres d’Israël.

Relever de ce récit et être antisémite ne sont pas le même résultat. Le classement porte sur ce qu’un énoncé communique, jamais sur l’intention de qui l’écrit, et il ne s’étend pas aux autres énoncés de la même personne. Les deux résultats se conservent séparément, et le second demande un élément propre que la causalité exclusive ne fournit pas d’elle-même : la faute imputée à Israël est reportée sur des Juifs comme tels, les attaques qu’ils subissent sont expliquées ou justifiées par cette causalité, une culpabilité collective ou ontologique leur est attribuée, ou un autre trope est établi par sa propre preuve. Si aucun n’est établi, l’énoncé reste une analyse fausse.

La frontière

Une critique, même accablante, reste hors de ce récit lorsqu’elle nomme des actes, des mécanismes et des responsabilités déterminés. Dire qu’une colonie est illégale, qu’un blocus contribue à une escalade, qu’une offensive a été déclenchée par Israël ou qu’une frappe pourrait constituer un crime de guerre peut être vrai ou faux ; dans tous les cas, ce n’est pas encore une causalité exclusive. Dire qu’Israël porte « la plus grande responsabilité » n’est pas dire qu’il porte la seule. Dire que le gouvernement actuel aggrave le conflit borne encore l’auteur, l’action et la période.

Le même soin vaut pour les métaphores. Comparer deux forces à un adulte et un enfant peut décrire une asymétrie matérielle. Parler de harcèlement plutôt que de guerre peut contester le mot « conflit ». Ces images deviennent pertinentes ici seulement si le passage complet ajoute que le plus faible ne possède plus aucune responsabilité causale ou morale, quoi qu’il décide de faire. L’outrance signale une pièce à ouvrir ; elle ne remplace pas la pièce.

Trois tests évitent de taper à côté.

Premièrement, quel est l’objet exact de l’exclusivité ? Une crise humanitaire déterminée, une attaque, les violences en cours, soixante-quinze ans de conflit ou toutes les guerres régionales ne sont pas la même proposition. Deuxièmement, les autres acteurs sont-ils seulement absents de la phrase, ou explicitement privés de responsabilité causale ou morale dans le raisonnement complet ? Un article consacré à une frappe israélienne n’a pas à réciter toute l’histoire du Proche-Orient. Troisièmement, la responsabilité est-elle juridique, causale ou morale ? Une décision de justice répond à la question qui lui est posée ; elle ne distribue pas toute la faute du monde.

Une erreur de bonne foi sur un événement isolé n’indique pas ce récit ; une déformation grossière des forces motrices d’un événement peut l’indiquer.

L’avis de la Cour internationale de Justice du 19 juillet 2024 offre un contre-exemple robuste. La Cour examine les conséquences juridiques de politiques et pratiques israéliennes dans le territoire palestinien occupé. Elle attribue à Israël des obligations et des conséquences déterminées. Elle ne conclut pas qu’Israël serait la cause unique de tout le conflit. Une responsabilité juridique peut être très lourde sans devenir une métaphysique du coupable.

Dans notre corpus

Corpus en consolidation

Le 19 août 2022, Alain Gresh revient dans Middle East Eye sur la suppression par BFMTV d’un entretien consacré à l’offensive israélienne contre le Jihad islamique à Gaza. Il pose d’abord un fait : Israël a lancé l’attaque avant le premier tir de roquette du Jihad islamique. Il ajoute ensuite que « la situation de blocus de Gaza, d’occupation de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est ne peut déboucher que sur des violences, dont Israël, en refusant d’appliquer les résolutions de l’ONU, porte la seule responsabilité ».

L’attribution est solide. L’article canonique, longtemps inaccessible, est conservé par une capture Wayback prise le jour même ; l’AFPS en publie une adaptation attribuée à Gresh et à Middle East Eye, et une reprise anglaise indépendante conserve la même proposition. Les versions ne sont pas identiques mot à mot : l’AFPS écrit « est seul responsable » là où le canonique écrit « porte la seule responsabilité ». Le sens classificatoire ne change pas, mais le verbatim public doit venir du canonique. Sourcer, c’est aussi résister à la citation presque exacte.

Ici, le groupe grammatical « dont » reprend les violences présentées comme le produit nécessaire du blocus et de l’occupation. La phrase ne se limite donc ni au déclenchement israélien de l’offensive, ni aux crimes éventuels de l’armée. Elle retire au Jihad islamique sa responsabilité causale et morale dans l’ensemble ainsi défini. Cela établit le récit pour cette proposition précise. Cela ne transforme ni toutes les analyses de Gresh, ni toutes les critiques du blocus, en culpabilité exclusive.

La contre-enquête sur le même épisode permet de garder les pieds dans le réel. Amnesty International attribue aux forces israéliennes 33 des 49 morts palestiniens, dont 17 civils, et demande des enquêtes sur de possibles crimes de guerre. L’organisation attribue aussi la mort de sept civils palestiniens à une roquette tirée par un groupe armé palestinien ; pour sept autres civils, elle ne tranche pas. Le compte rendu du Conseil de sécurité du 8 août mentionne, avec la réserve que ses chiffres sont encore préliminaires, 147 frappes israéliennes et environ 1 100 tirs palestiniens. Ces nombres ne mettent pas les forces, les victimes ou les violations à égalité. Ils montrent seulement que deux appareils armés ont décidé d’agir.

Un second cas français montre pourquoi l’attribution ne peut pas être sacrifiée à la commodité. Le 31 août 2018, Guillermo Saavedra publie sur son blog Mediapart un texte repris quelques jours plus tard par l’Union juive française pour la paix. Il écrit que « le seul responsable de la situation en Palestine est le 'sionisme' ». La cible, la portée et l’exclusivité sont explicites : une histoire entière est ramenée à un agent unique. Mais le pied de page de l’UJFP précise que seuls sa charte et ses communiqués engagent l’association. Le propos est donc celui de Saavedra, hébergé et attribué par l’UJFP ; pas celui de l’UJFP devenue ventriloque malgré elle.

Le contre-exemple lexical le plus utile vient de Craig Mokhiber. Dans sa lettre de démission du 28 octobre 2023 au Haut-Commissaire aux droits de l’homme, présentée comme sa dernière communication officielle à ce titre, il distingue explicitement Israël du peuple juif, puis écrit dans l’original anglais : « Israel is solely responsible for its crimes », soit « Israël est seul responsable de ses crimes ». La formule contient les mots qui pourraient déclencher une recherche, mais pas la proposition du trope. Mokhiber borne l’exclusivité aux actes propres d’Israël et réclame ailleurs que tous les auteurs répondent de leurs actes. Classer par voisinage lexical produirait exactement le genre de lecture automatique que cette fiche cherche à désarmer.

Généalogie

Une généalogie est avancée pour ce récit. Elle le fait dériver d’un stéréotype ancien selon lequel les Juifs seraient responsables de l’antisémitisme dont ils sont les victimes, leurs actes en étant le facteur unique ou principal des actes antisémites, ce qui déplace la responsabilité des attaques commises contre eux, des agresseurs vers les victimes juives. Sous sa forme actualisée, toute la faute des guerres, des violences et des souffrances en Israël et dans les territoires palestiniens, parfois dans l’ensemble du Proche-Orient, reviendrait à Israël, y compris la faute des attaques violentes menées contre Israël et des Israéliens. La conséquence serait la même qu’avec la forme ancienne : le récit rendrait possibles, et parfois justifierait, des propos et des actes antisémites nouveaux.

Une proposition voisine y est jointe : le conflit lui-même, et le rôle qu’y tient Israël, seraient une cause centrale de l’antisémitisme dans le monde ; lorsqu’un fait antisémite est rapporté, la réponse consiste alors à en rattacher la source aux actions israéliennes et à leur responsabilité supposée seule, ce qui revient à le rationaliser.

Ces propositions sont rapportées, non démontrées ici. Le blâme des victimes juives, la propagande d’État antisioniste du vingtième siècle et les usages français contemporains ne forment pas une continuité établie, et chacun demande ses propres pièces. La recherche d’un coupable unique transforme une histoire faite d’empires, de nationalismes, de déplacements, de guerres, d’attentats, d’occupations, de négociations et d’interventions étrangères en ligne droite, où chaque événement devient la conséquence d’une origine absolue.

Dans le cas israélo-palestinien, cette compression s’est installée dans des propagandes d’État comme dans certains discours militants. Nicolas Badalassi documente ainsi la position soviétique pendant la crise de mai 1967. À partir du 28 mai, le Kremlin répète qu’Israël est « seul responsable de la crise » et refuse une concertation quadripartite proposée par la France. L’historien replace cette formule dans une lecture bipolaire du monde, dans les assurances données à l’Égypte et à la Syrie et dans une surestimation du contrôle des grandes puissances sur leurs alliés. C’est un antécédent documenté, pas une archive soviétique que nous aurions nous-mêmes dépouillée ; la différence doit rester visible.

L’histoire de 1967 explique aussi pourquoi le remède ne peut pas être une autre chronologie de catéchisme. Le travail de Badalassi fait apparaître des décisions israéliennes, égyptiennes, syriennes, soviétiques, françaises et américaines, avec des capacités d’action très inégales mais réelles. Camp David offre le même avertissement. Jeremy Pressman confronte les récits antagonistes du sommet et conclut que ni la version d’une offre généreuse simplement refusée, ni celle d’une offre qui n’aurait jamais existé ne rend entièrement compte des négociations.

La bonne réponse n’est donc pas un juste milieu arithmétique où chacun recevrait mécaniquement la moitié de la faute. Les responsabilités réelles peuvent être profondément asymétriques. Il s’agit de conserver assez d’histoire pour que chaque acteur reste capable de décision, donc de responsabilité.

Ce que ce récit fait

La culpabilité exclusive comprime la causalité. L’occupation explique toute attaque, l’attaque explique toute riposte, la création d’Israël explique toute guerre régionale. Les stratégies du Hamas, du Jihad islamique, de l’Autorité palestinienne, des gouvernements arabes, de l’Iran, des États-Unis, de la Russie ou des puissances européennes deviennent des notes de bas de page, et n’ont plus à être examinées pour elles-mêmes.

Elle comprime aussi la morale. Expliquer une violence par un rapport de domination devient la justifier ; contextualiser une décision devient l’abolir ; reconnaître une victime devient lui retirer toute responsabilité possible. C’est une forme d’infantilisation. Elle paraît généreuse parce qu’elle protège l’opprimé du jugement ; elle lui retire en réalité la faculté d’agir autrement, donc la qualité d’acteur politique.

Elle produit un rapport manichéen et dépolitisant au monde. Lorsque toute souffrance remonte à Israël, la conclusion précède l’examen : guerres américaines, silences médiatiques, antisémitisme, autoritarismes régionaux et violences contre les civils reçoivent tous la même explication. Ce déplacement compte même lorsque l’occurrence ne franchit pas encore le seuil d’un autre trope. Une obsession monocausale reste une analyse fausse tant qu’aucun des éléments énumérés plus haut ne s’y ajoute.

Lorsque Israël ou le sionisme n’est plus seulement tenu pour responsable du conflit, mais présenté comme la cause de tous les maux, il faut examiner séparément Mal / Diable, et en particulier son sous-concept « The Devil ». Lorsque l’antisémitisme subi par des Juifs est imputé à Israël ou aux Juifs eux-mêmes, Responsabilité de l’antisémitisme devient pertinent. Lorsque le récit suppose un plan caché et coordonné, il faut tester Complot. Aucun de ces concepts n’est hérité. Chacun demande sa phrase, sa cible et sa preuve.

Comment répondre

Répartir la faute avant d’avoir lu le dossier ne mène nulle part ; ce qui se joue ici est la possibilité même d’une analyse politique. On peut commencer par demander : quelle violence, quelle période, quel acteur, quelle décision ? Puis : « seul responsable » de quoi exactement ? Enfin : le texte décrit-il les autres causes avant de les juger secondaires, ou les rend-il moralement incapables de choisir ?

Ce test protège d’abord la critique légitime. Une enquête sur une frappe n’a pas à incriminer un autre camp pour paraître équilibrée. Une juridiction saisie de l’occupation n’a pas à refaire le procès de chaque guerre. Une analyse peut conclure qu’Israël porte la responsabilité principale d’une crise si elle en donne les mécanismes et les preuves. Exiger une symétrie décorative serait une autre manière de ne pas regarder les faits.

Mais le test protège aussi la critique contre ses propres raccourcis. Si le raisonnement passe de « cette politique crée les conditions de la violence » à « ses adversaires ne sont responsables de rien », une marche a été sautée. Si la réponse à plusieurs guerres, plusieurs institutions et plusieurs décisions reste toujours le même nom, aucune de ces situations n’a réellement été examinée. Si les victimes civiles d’un camp deviennent les simples effets de leur État, la causalité leur a retiré la qualité de victimes.

On peut tenir ensemble une occupation illégale, des crimes documentés, une asymétrie écrasante et la responsabilité de celui qui vise volontairement un civil ; la causalité unique oblige à écarter l’un de ces quatre termes pour conserver le coupable. C’est plus inconfortable qu’un monde avec un seul coupable. C’est aussi la condition minimale pour que la politique ne devienne pas une théologie du diable.

Sources et crédit

Concepts liés

Cas et contre-vérifications

Crédit et adaptation

Cette fiche s’appuie sur une catégorie publiée sous licence CC BY 4.0. La généalogie exposée dans « D’où cela vient », qui fait dériver ce récit du stéréotype imputant aux Juifs l’antisémitisme qu’ils subissent, est avancée par Chloé Vincent et Matthew Bolton, page 469. Le lien avec l’idée que le conflit serait une cause centrale de l’antisémitisme dans le monde vient de leur page 470. La « culpabilité ontologique » vient de leur page 472 et ne fait pas partie de la généalogie. Doykayt tient ces propositions pour des thèses attribuées et non pour des faits établis ; resserre son seuil sur une portée, une exclusivité et une exclusion de responsabilité vérifiables ; ajoute les contre-enquêtes, les cas français et les corrections historiographiques ; et qualifie explicitement le manichéisme et la dépolitisation sans les substituer aux critères.

Observatoire

Pièces liées à ce concept

Ces éléments documentent des usages. Ils ne remplacent jamais le seuil expliqué dans la fiche.
« ses rapports démontrant la réalité du génocide à Gaza par Israël, ainsi que la complicité directe ou indirecte de dizaines d’Etats, l’ont transformée en cible de toutes les attaques. »
« « Rabbi Weiss … condemned the Zionist regime’s military aggression … » « … highlighted the genocide in Gaza … » « … true Judaism rejects Zionism and its crimes. » »
« Qui ??? Qui ???? 🤡 Qui a bombardé la famille Bibas et qui a assassiné des dizaines d'otages conformément à la 'doctrine Hannibal'? Qui a affamé volontairement les Palestiniens et donc les otages sionistes ? »
« « la question posée n'est pas celle de la création d’Israël en 1948 mais le génocide en 2024 des Palestiniens » »
« « Israël et ses chiens violent les Palestiniens [...] Gaza veut être libre et les sionistes veulent la guerre. » »
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Fiche issue du référentiel éditorial Doykayt et publiée avec l'ensemble des 44 préjugés documentés.