Malédictions
Une fiche de lecture pour identifier le mécanisme, vérifier sa frontière et répondre sans automatisme.
Définition
Une parole hostile n’est pas encore une malédiction. La malédiction accomplit un geste plus précis : elle souhaite qu’un mal futur frappe une cible et appelle une puissance supérieure ou impersonnelle à l’infliger, le lui attribue, ou emploie une formule conventionnelle qui accomplit elle-même l’imprécation. « Que Dieu les punisse », « puisse le destin vous accabler » ou « je vous maudis » en donnent les formes les plus visibles. Une divinité, une entité surnaturelle, le destin ou la fatalité, le karma, une justice divine ou cosmique et l’histoire personnifiée sont les agents admissibles à cette place ; la formule performative n’en nomme aucun et accomplit néanmoins l’acte.
Le seuil exige que plusieurs éléments soient résolus ensemble :
- un mal, une perte, un échec, un châtiment ou une souffrance futurs ;
- une cible précise, sans confondre personne, groupe, population, État, gouvernement, armée, institution, idéologie, politique, projet et bien ;
- une puissance supérieure ou impersonnelle, ou un performatif conventionnel de malédiction ;
- un souhait, un appel, une approbation ou un acte imprécatoire, et non une simple annonce ;
- un auteur original, une date, une langue, une pièce, un localisateur et un co-texte ;
- un endossement, qui exclut la citation documentaire, la traduction, la fiction, la liturgie non appliquée et la réfutation ;
- le sens imprécatoire de la formule, plutôt qu’un intensif, une plaisanterie ou une insulte lexicalisée ;
- un ciblage des Juifs parce qu’ils sont juifs, ou une collectivisation antijuive explicitement accomplie dans le propos.
Le dernier point est décisif. Maudire les Juifs comme Juifs franchit le discriminant de cible. Maudire Israël, un gouvernement israélien, une armée, le sionisme, une politique ou un projet ne devient pas automatiquement une malédiction antisémite. Il faut montrer où la cible politique ou nationale est transformée en cible juive. Le thème général d’une discussion ne complète pas cette passerelle.
La croyance personnelle du locuteur n’est pas une condition. Une personne peut invoquer le karma par ironie ou reprendre une formule religieuse de manière rhétorique tout en souhaitant réellement le châtiment. Ce qui compte est l’acte accompli dans son co-texte, pas une enquête impossible sur la foi intérieure.
La frontière
Le souhait simple est le voisin le plus proche. « J’espère que ce gouvernement échouera » désire un résultat, mais n’appelle aucune puissance à le produire et n’emploie aucun performatif de malédiction. Le souhait peut être dur, voire viser la mort. Il reste un souhait tant que l’agent invoqué ou la formule imprécatoire manque. Si la mort est désirée, Appels à la mort doit être instruit séparément.
La menace suit une logique différente. Celui qui dit « nous vous ferons payer » se présente, lui ou un agent qu’il contrôle, comme la cause humaine du mal. Celui qui demande à Dieu de punir remet le châtiment à une puissance qu’il ne prétend pas commander. Une même scène peut contenir les deux : une menace dans une phrase, une malédiction dans une autre. La violence du contexte ne permet pas de les fusionner.
La prédiction affirme qu’un mal adviendra sans l’appeler. « Ils paieront », « l’histoire vous jugera », « Dieu voit tout » ou « le karma existe » peuvent annoncer, avertir, consoler ou rappeler une doctrine. Le futur et le vocabulaire de la justice ne suffisent pas. Il faut que le locuteur appelle, souhaite, approuve ou accomplisse le châtiment. L’incitation, elle, demande à un public humain de causer le mal. Elle relève encore d’un autre acte.
Une formule religieuse ne porte donc pas son verdict sur elle-même. Lire un texte sacré, traduire une imprécation, documenter une liturgie ou rapporter les mots d’un tiers ne les endosse pas. Une citation peut être adoptée, mais cette adoption doit apparaître dans le commentaire, la mise en scène et la suite du propos. À l’inverse, « que Dieu vous pardonne » demande un bien, même lorsque le ton est hostile ou condescendant. « Dieu vous garde », « paix à son âme » et une prière funéraire ne souhaitent aucun mal.
Enfin, les mots « maudit », « damné » ou damn se sont souvent lexicalisés. « Ce maudit dossier » peut n’être qu’un intensif ; « espèce de maudit » peut être une injure. Ni le lexique religieux, ni le subjonctif, ni une majuscule ne remplacent l’analyse de la proposition.
Le droit français ne connaît pas de délit autonome de « malédiction ». Selon les mots, la publicité, la cible et le contexte, une séquence peut relever de la menace, de la provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence, de l’injure ou du harcèlement. La qualification juridique d’un ensemble ne décide pas à elle seule de l’acte de langage contenu dans chaque phrase.
Dans notre corpus
Corpus en consolidation
La recherche dans les décisions françaises fournit surtout des frontières. Elle n’a pas retrouvé, à ce stade, de locuteur français authentifié dont une pièce complète établirait une malédiction explicitement dirigée contre les Juifs. Ce résultat borné n’est pas une preuve d’absence. Il interdit simplement d’inventer un cas positif pour remplir la fiche.
Le 28 septembre 2022, la cour d’appel de Versailles reproduit, dans le litige prud’homal RG 20/02527, une lettre de licenciement qui alléguait la formule « Dieu vous punira » parmi les faits du 13 novembre. La cour juge ces faits non établis. La cause réelle et sérieuse repose sur des faits distincts du 26 octobre, et la faute grave est écartée. La formule demeure donc une allégation rapportée, sans auteur ni endossement authentifiés par la décision. Elle n’établit ni malédiction classable ni ciblage antisémite. Les faits retenus le 26 octobre ne lui transmettent aucun code.
Le 5 février 2026, la même cour examine, dans l’affaire RG 24/00006, des propos adressés à un témoin. Le salarié avait évoqué un malheur susceptible d’arriver aux enfants du témoin et dit qu’il prierait pour que Dieu punisse les menteurs. La décision juge l’avertissement disciplinaire justifié et qualifie la séquence de menaçante au regard de la demande de rétracter le témoignage et de l’attitude rapportée. La proposition punitive, prise séparément, réunit pourtant les traits d’une malédiction : une prière demande à Dieu d’infliger un mal. Les deux actes coexistent. Aucun lien antisémite n’est établi.
Le cas du Collectif Palestine Vaincra oblige à tenir ensemble texte, auteur et procédure. Le décret du 9 mars 2022 reproduit le commentaire « Puissent-ils être maudits » sous une publication relative aux victimes palestiniennes d’un colon israélien. La forme linguistique est une malédiction. Mais l’auteur demeure un commentateur non nommé, pas le collectif, et le décret ne résout pas l’antécédent du pronom « ils ». La cible de cette occurrence est donc indécidable. Ni le thème de la publication ni le classement d’autres commentaires ne suffisent à établir un ciblage antisémite ici.
La chronologie ne permet pas de raccourci. Le Conseil d’État a suspendu la dissolution en référé le 29 avril 2022, puis rejeté au fond le recours contre le décret le 20 février 2025. Dans sa décision finale, il distingue les positions propres du collectif, qui ne constituent pas en elles-mêmes des propos antisémites, de commentaires de tiers insuffisamment modérés dont certains visaient, sous le mot « sionistes », les citoyens israéliens juifs ou tenaient des propos explicitement antisémites. Cette appréciation d’un ensemble ne réattribue pas rétroactivement chaque commentaire au collectif et ne résout pas la cible de la phrase « Puissent-ils être maudits ».
Un arrêt de la Cour de cassation du 19 décembre 2023 fournit le contre-exemple religieux le plus net. Un prêche citait un hadith appelant au meurtre des Juifs. La Cour confirme la condamnation pour provocation publique à la haine ou à la violence après examen du discours entier et de son endossement. Le caractère religieux de la citation ne la rend pas inoffensive ; mais l’acte établi est ici l’appel adressé à des humains pour qu’ils tuent. Ce n’est pas, sur ce seul fondement, une puissance invoquée pour accomplir le mal.
Généalogie
La malédiction est une forme d’acte de langage présente dans des langues, des traditions et des conflits très différents. Elle n’est ni juive, ni musulmane, ni chrétienne par nature. Elle devient antisémite lorsque son dommage futur est attaché aux Juifs comme groupe, ou lorsqu’une cible politique est rendue juive par une passerelle démontrable.
Sa force tient à une délégation. Le locuteur souhaite le mal, mais en remet l’exécution à Dieu, au destin, au karma ou à une justice supposée plus haute. Il peut ainsi parler depuis la place du verdict plutôt que depuis celle d’un adversaire politique. La cible n’est plus seulement combattue pour un acte. Elle paraît déjà condamnée par l’ordre du monde.
Le slogan houthi souvent traduit par « maudits soient les Juifs » rend le mécanisme visible. La cible collective et la formule performative y sont explicites. Le bulletin no 55 de l’Observatoire international du religieux, publication du CERI-GSRL hébergée sur le site du ministère des Armées, donne cette traduction et sa translittération ; ses analyses n’engagent pas le ministère. Ce document suffit à contrôler la formule générale ; il ne remplace pas la pièce originale, la date et l’auteur de chaque occurrence particulière. Il s’agit donc d’un cas positif de langage, hors corpus français, pas d’une attribution individuelle prête à l’emploi.
« La justice divine les frappera » peut être une prédiction. « J’espère que le karma les frappera » ajoute le souhait et une force punitive impersonnelle. « Je ferai justice moi-même » revendique au contraire une agentivité humaine. Trois phrases voisines, trois actes différents. Le mot « justice » ne fait pas le classement ; la relation entre locuteur, agent et dommage le fait.
Ce que ce récit fait
La malédiction transforme une hostilité en sentence. La personne qui parle ne présente plus seulement un désaccord ou même une haine. Elle fait de la souffrance future la décision d’un ordre supérieur. Le châtiment paraît nécessaire, mérité et parfois inévitable.
Lorsqu’elle vise les Juifs comme groupe, elle retire au dommage toute limite politique. Un gouvernement peut perdre une élection, une armée peut être désarmée, une politique peut échouer. Un peuple maudit devrait souffrir en raison de ce qu’il est. Le passage de l’adversaire au collectif condamné est là.
La délégation peut masquer la responsabilité du souhait. Dire que Dieu, le destin ou le karma punira ne signifie pas que le locuteur causera lui-même le mal. Ce n’est donc pas une menace par définition. Mais l’absence d’agentivité humaine revendiquée n’efface pas l’acte d’approbation : quelqu’un appelle de ses vœux le malheur d’une cible.
La distinction est politiquement utile. Elle empêche d’adoucir une imprécation réelle sous prétexte qu’elle serait « seulement religieuse ». Elle empêche aussi de convertir toute colère, toute prière ou toute critique d’Israël en haine des Juifs. La précision protège les personnes visées et la possibilité de nommer correctement le conflit.
Comment répondre
On commence par résoudre le mal, la cible, l’agent et la force illocutoire. Quel mal est souhaité ? Qui doit le subir ? Qui est censé l’infliger ? Le locuteur appelle-t-il ce résultat, l’approuve-t-il ou annonce-t-il seulement qu’il arrivera ? Une réponse sérieuse doit pouvoir citer chaque élément et son co-texte.
Puis on résout la cible, et séparément la collectivisation juive. « Ils » renvoie-t-il aux Juifs, à des Israéliens, à un gouvernement, à une armée, à des colons, à une organisation ou aux auteurs d’un acte précis ? Si le propos vise Israël ou le sionisme, quelle phrase accomplit le transfert vers les Juifs ? Sans anaphore, apostrophe, image ou contexte immédiat précis, la cible demeure ambiguë ou indécidable.
Il faut ensuite séparer les actes voisins. Le locuteur menace-t-il d’agir lui-même ? Demande-t-il à un public d’agir ? Souhaite-t-il seulement un échec ? Prédit-il une conséquence ? Cite-t-il un texte sacré ? Une séquence peut recevoir plusieurs annotations, chacune au grain de sa proposition. Elle ne reçoit jamais le code le plus grave par contagion.
L’attribution vient avant le verdict. Auteur original, personne citée, traducteur, journaliste, hébergeur, organisation, modérateur et juge occupent des rôles différents. Un commentaire n’est pas le propos du compte qui l’héberge. Une qualification judiciaire d’une séquence ne devient pas la définition linguistique de chacune de ses phrases. Une traduction institutionnelle n’identifie pas l’auteur de chaque reprise.
Les gestes diffèrent selon la place occupée. Qui analyse conserve la pièce, la langue originale et le localisateur avant toute traduction. Qui est visé ou témoin transmet la pièce plutôt que sa reformulation, et signale sans requalifier. Qui répond au nom d’une institution vérifie l’endossement et sépare l’auteur du citant avant de prendre une mesure.
Enfin, on conserve la critique politique la plus proche. Souhaiter la chute d’un gouvernement, l’échec d’un projet colonial ou une sanction judiciaire peut être radical, argumenté et non antisémite. Même une malédiction dirigée contre un État n’est pas antijuive sans passerelle vers les Juifs. Si cette passerelle existe, on la nomme précisément. Si elle manque, on ne la fabrique pas. Un soutien politique apporté à un mouvement allié doit en nommer les composantes antijuives ; cette exigence est générale et ne vaut imputation contre aucun soutien en particulier.
Le non-héritage est strict. Menace, souhait de mort, appel à la violence, injure, prédiction, citation religieuse, accusation morale, symbole, affiliation et qualification juridique ne transmettent pas Malédictions. Une occurrence établie ne transmet aucun de ces codes en retour. Chaque acte garde son dommage, sa cible, son agent, son motif, son attribution et son endossement.
Sources et crédit
Concepts liés : Menaces pour le mal annoncé comme l’action du locuteur ou d’un agent qu’il contrôle ; Appels à la mort pour le désir de mort ; Appel à la violence / Glorification pour l’appel, le désir ou la valorisation d’une violence ; Insultes pour les emplois injurieux ou lexicalisés de « maudit » ; Mal / Diable pour la présentation d’une cible comme mal essentiel ; Responsabilité de l’antisémitisme pour l’imputation aux Juifs de la cause de l’antisémitisme ; Négation du droit d’Israël à exister pour la négation de droits collectifs ou d’existence. Aucun code ne se transmet par proximité.
Sources de cadrage : Marcus Scheiber, « Curses », p. 501 à 506, DOI 10.1007/978-3-031-49238-9_39 ; Marty Laforest, distinction entre menace et avertissement ; Shahla Sharifi et Shima Ebrahimi, analyse des prières et malédictions comme actes expressifs.
Pièces françaises : cour d’appel de Versailles, 28 septembre 2022, RG 20/02527 et 5 février 2026, RG 24/00006 ; décret du 9 mars 2022 portant dissolution du Collectif Palestine Vaincra ; Conseil d’État, suspension en référé du 29 avril 2022 et décision du 20 février 2025, no 462981 ; Cour de cassation, chambre criminelle, 19 décembre 2023, no 22-87.200.
Cadre juridique : Code pénal, articles 222-17 et 222-18 sur les menaces ; loi du 29 juillet 1881, article 24 sur les provocations publiques, version en vigueur depuis le 26 août 2021 ; Code pénal, article R. 625-7 sur les provocations non publiques.
Contrôle linguistique hors France : Observatoire international du religieux, CERI-GSRL, Bulletin OIR no 55, juillet 2025, publié sur le site du ministère des Armées sans engager celui-ci.
Cette adaptation française distingue malédiction, souhait, menace, prédiction, incitation, citation et formule religieuse ; elle exige une cible et un endossement résolus, ajoute les cas français, leurs états procéduraux et la règle de non-héritage. Source adaptée sous licence CC BY 4.0 : attribution, lien vers la licence et indication des modifications. Licence Creative Commons Attribution 4.0.
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« « Dieu est grand / Mort à l'Amérique / Mort à Israël / Malédiction sur les Juifs / Victoire à l'Islam » »
Fiche issue du référentiel éditorial Doykayt et publiée avec l'ensemble des 44 préjugés documentés.