Ni facho ni confus
Manifeste de l'Observatoire Doykayt
Ce texte expose le positionnement du collectif. Pour la méthodologie détaillée : voir Méthodologie.
D'où on parle
L'Observatoire Doykayt s'inscrit dans une tradition précise : celle du Bund, le mouvement ouvrier juif socialiste fondé en 1897. Des gens qui ont combattu l'antisémitisme comme partie intégrante de la lutte des classes — sans considérer que ce combat devait passer par l'émigration ou le repli communautaire.
Le principe bundiste s'appelle doykayt — « ici-té » en yiddish. Ça veut dire : on vit ici, on reste ici, on se bat ici. Documenter l'antisémitisme en France, c'est appliquer ce principe. Pas par paranoïa, pas par réflexe communautaire — par cohérence politique.
Cette position nous distingue de deux impasses symétriques. D'un côté, l'instrumentalisation qui transforme chaque acte antisémite en argument pour l'émigration ou en carburant géopolitique. De l'autre, l'aveuglement militant qui refuse de voir le problème quand il vient de son propre camp. On n'a pas envie de finir dans l'un ou l'autre de ces culs-de-sac.
Si cet Observatoire naît maintenant, ce n'est pas un hasard. Depuis octobre 2023, on assiste à une accélération : explosion des actes antisémites, mais aussi — et c'est plus insidieux — normalisation de formulations qu'on n'entendait plus depuis longtemps. Des tropes qu'on croyait confinés à l'extrême droite circulent désormais dans des espaces qui se disent progressistes. C'est cette porosité qui nous a convaincus qu'il fallait documenter.
Face au péril fasciste
Soyons clairs sur le contexte. Nous faisons face à un péril fasciste. En France, en Europe, dans le monde. Et le confusionnisme est le meilleur vecteur de porosité entre la gauche radicale et l'extrême droite.
Quand la gauche n'a plus de fond mais des boucs émissaires, elle produit factuellement des discours d'extrême droite. Que les gens qui les prononcent se disent de gauche ne change rien à l'affaire. La structure est la même : désignation d'un ennemi intérieur, fantasme du complot, personnification des abstractions. On a déjà vu ce film, et on connaît la fin.
Même si la fin semble justifier les moyens, toute l'histoire le montre : on n'atteint jamais la fin. La gauche se discrédite, et pour longtemps. Et les moyens ont créé énormément de dégâts sur leur passage — contre les Juifs d'abord, contre le monde ensuite.
Mais surtout, ça nous dépolitise. À ne plus faire de politique mais à nous perdre dans une radicalité de façade aux analyses tronquées, on n'a plus les moyens de lutter contre ce qui compte : le fascisme, le capitalisme. Ni pour ce qui est nécessaire : l'écologie, le socialisme. On s'agite, on s'indigne, on désigne — mais on ne construit rien.
Documenter l'antisémitisme, y compris quand il vient de notre camp, c'est refuser cette dérive. C'est maintenir la possibilité d'une gauche qui analyse au lieu de fétichiser, qui construit au lieu de désigner.
Un vieux problème qu'on ferait bien de ne pas redécouvrir
L'historien marxiste Moishe Postone a montré que l'antisémitisme moderne fonctionne comme une critique fétichisée du capitalisme : on s'attaque à la finance (abstraite, « juive ») en épargnant la production (concrète, « nationale »). On personnifie le système au lieu de l'analyser. C'est confortable, émotionnellement satisfaisant — et parfaitement stérile.
(Pour l'analyse complète de ce mécanisme, voir Le confusionnisme, section 5.)
L'anti-impérialisme comme nouveau vecteur
Le même mécanisme opère avec l'anti-impérialisme. La critique de l'impérialisme américain — légitime, nécessaire — glisse parfois vers une vision du monde où une puissance occulte tire les ficelles. Les États-Unis deviennent la marionnette, et il faut trouver le marionnettiste.
Israël, dans ce schéma, n'est plus un État avec des intérêts propres, une histoire propre, des contradictions propres. Il devient l'avant-poste de l'Empire, le cheval de Troie de l'Occident — ou, dans les versions plus délirantes, le vrai centre du pouvoir dont les États-Unis ne seraient que l'instrument. Le « lobby sioniste » contrôle la politique étrangère américaine. Les néoconservateurs (souvent identifiés comme juifs) ont déclenché les guerres du Moyen-Orient. L'argent juif finance les campagnes électorales.
On retrouve la même structure : une analyse géopolitique légitime (la critique de l'impérialisme) est fétichisée en désignation d'un agent caché. Et cet agent, par un hasard qui n'en est pas un, a les traits du Juif cosmopolite, apatride, manipulateur, qui tire les ficelles dans l'ombre.
Ce n'est pas un procès d'intention. C'est un mécanisme documenté, analysé par des penseurs de gauche eux-mêmes — de Postone à Traverso, de Fine et Spencer à Sartre. Robert Fine et Philip Spencer, dans Antisemitism and the Left (2017), montrent comment un certain universalisme peut devenir excluant : sa face émancipatrice inclut l'Autre, mais sa face répressive exclut ceux qui « échouent au test » de l'humanité. Les Juifs, perçus comme particularistes ou complices d'un État jugé illégitime, deviennent les exclus de l'universalisme.
Reconnaître ce problème n'est pas « faire le jeu de la droite ». C'est la condition pour que la gauche évite de reproduire ce qu'elle prétend combattre.
Ce que la gauche a compris
L'antisémitisme n'est pas un racisme comme les autres. C'est une pseudo-critique, pétrie de contradictions internes : elle prête aux mêmes êtres la faiblesse et la toute-puissance, l'infiltration souterraine et le contrôle total, la dégénérescence et le génie maléfique. C'est une métaphysique qui n'a pas besoin de cohérence — bref, du bullshit chiadé.
Et ça explique pourquoi elle séduit des gens qui se pensent de gauche. Le Juif — le mot « Juif » même — sert de joker universel. Pouvant prendre tous les visages, il peut incarner toutes les abstractions : la finance, le cosmopolitisme, le complot, le mal. Il met fin à toutes les angoisses, il ne permet plus même le doute.
L'antisémitisme est une passion qui structure un rapport au monde. L'antisémite a besoin du Juif pour donner sens à ses échecs, à sa médiocrité, à l'absurdité du monde. Documenter, c'est exposer ce choix — et refuser de le traiter comme une opinion parmi d'autres.
Pour une analyse détaillée des modèles de recherche sur le continuum discours-violences (Allport, Stanton, Benesch), voir notre article Des mots aux actes.
Ce que les chiffres montrent
Les études quantitatives établissent des corrélations robustes entre événements au Moyen-Orient et actes antisémites en diaspora. En France : +284% en 2023, dont les trois quarts sur le seul dernier trimestre. Même schéma à chaque escalade (2014 : +101%, 2009 : +78%). Au Royaume-Uni : record historique en 2023.
Les mots ne déclenchent pas mécaniquement les actes. Mais ils créent un climat où certains passages à l'acte deviennent statistiquement plus probables.
(Pour les données détaillées, les sources et l'analyse méthodologique, voir Des mots aux actes.)
Les objections qu'on entend
(Pour les aspects méthodologiques et quantitatifs, voir aussi Des mots aux actes, section 7.)
« C'est un cas isolé »
Un « cas isolé » qui se répète à chaque conflit au Moyen-Orient, utilise les mêmes formulations depuis le XIIe siècle, et cible les mêmes lieux prévisibles — synagogues, écoles juives, commerces identifiés — c'est un schéma récurrent. On peut documenter les schémas récurrents. C'est ce qu'on fait.
L'objection du cas isolé repose sur une illusion d'optique : chaque acte est traité séparément, comme si la répétition était une coïncidence. Mais quand les actes suivent des schémas prévisibles — quand ils augmentent à des moments prévisibles, utilisent des formulations prévisibles, ciblent des lieux prévisibles — ce n'est plus de l'isolement, c'est de la récurrence. Et la récurrence, ça se documente.
« Tu exagères, tu es parano »
L'idée que l'antisémitisme serait marginal, résiduel, en voie de disparition. Qu'on grossit le trait, qu'on voit des fantômes.
Les chiffres disent autre chose. +284 % d'actes antisémites en France en 2023. Record historique au Royaume-Uni. Augmentation systématique à chaque escalade au Moyen-Orient.
Mais l'objection ne porte pas vraiment sur les chiffres — elle porte sur leur interprétation. « C'est marginal par rapport à l'islamophobie. » « C'est conjoncturel, ça va passer. » « Les Juifs sont surprotégés. »
Sur le « marginal » : l'antisémitisme ne se mesure pas en comparant les victimes entre elles. Une hiérarchie des racismes est une impasse intellectuelle et politique. Sur le « conjoncturel » : un phénomène qui se reproduit à chaque génération, avec les mêmes schémas, n'est pas conjoncturel — il est structurel. Sur la « surprotection » : c'est un trope en soi (les Juifs auraient des privilèges), et il est réfuté par les données de victimation.
Ce n'est pas de la paranoïa, c'est de la documentation.
« Tu instrumentalises l'antisémitisme »
David Hirsh, sociologue à Goldsmiths, a donné un nom à ce réflexe : la formule de Livingstone. Signaler un problème, c'est se faire répondre qu'on invente le problème pour faire taire la critique d'Israël. L'accusation d'antisémitisme serait toujours suspecte, toujours instrumentale, jamais légitime.
C'est une impasse logique. Si chaque signalement est par définition suspect d'instrumentalisation, alors l'antisémitisme devient le seul racisme qu'on ne peut pas documenter. Toute mention devient preuve de mauvaise foi. Le serpent se mord la queue.
L'instrumentalisation de l'antisémitisme existe. Des acteurs politiques utilisent l'accusation pour délégitimer des critiques légitimes d'Israël. C'est documenté, c'est réel, c'est un problème. Mais ça ne signifie pas que toute accusation est instrumentalisation. La réponse n'est pas de rejeter les signalements a priori — c'est de les examiner factuellement, cas par cas. C'est ce qu'on fait.
« Ça ne me concerne pas »
On n'est pas juif. Pourquoi se sentir concerné ?
Parce que les structures discursives qui préparent les violences contre les Juifs ne restent jamais cantonnées aux Juifs. Le complot, la double allégeance, le contrôle occulte — ces schémas sont recyclés contre d'autres groupes. Musulmans, migrants, LGBTQ+, au choix selon l'époque et le contexte.
Hannah Arendt, dans Les origines du totalitarisme, montre que l'antisémitisme n'est jamais resté un préjugé ordinaire — il a toujours été le symptôme d'une pathologie sociale plus large. Le canari dans la mine. Quand le canari meurt, c'est rarement bon signe pour le reste de la mine.
« C'est de la critique légitime d'Israël »
Soyons clairs.
Nous sommes d'autant plus à l'aise avec la critique d'Israël que nous ne nous reconnaissons aucun attachement particulier à cet État. Nous n'en parlons que lorsque les accusations portées à son encontre par des acteurs français sont factuellement erronées, outrancièrement mensongères, essentialisantes, ou mobilisatrices de tropes antisémites classiques.
Hormis ça, nous nous mobilisons contre les gouvernements d'abord droitiers puis fascistes d'Israël qui contraignent et massacrent les Palestiniens dans la bande de Gaza, et contre les colons intégristes qui tuent en Cisjordanie. Comme nous dénonçons tout fascisme, avec colère et détermination.
La question n'est donc pas de savoir si on a le droit de critiquer Israël — évidemment qu'on a le droit, et on ne s'en prive pas. La question est de savoir comment distinguer une critique politique d'un discours qui mobilise des structures antisémites.
Une critique devient problématique quand elle :
- Mobilise des tropes de conspiration juive mondiale (lobby tout-puissant, contrôle des médias, double allégeance)
- Tient les Juifs collectivement responsables des actions d'Israël
- Exige des Juifs qu'ils se positionnent sur Israël du fait de leur identité
- Déshumanise les Israéliens ou les Juifs (comparaisons nazies systématiques, accusations de meurtre rituel)
Ce qui n'est pas antisémite en soi :
- Critiquer les politiques du gouvernement israélien
- Soutenir les droits des Palestiniens, y compris leur droit à l'autodétermination
- Qualifier la situation d'« apartheid » sur base factuelle — ce qu'ont fait Amnesty, Human Rights Watch, B'Tselem
- Soutenir le mouvement BDS
- Considérer que l'occupation est injuste, que la colonisation viole le droit international, que les bombardements sont disproportionnés
Nous nous appuyons sur la Déclaration de Jérusalem sur l'antisémitisme (2021), rédigée par environ 370 universitaires spécialistes de l'antisémitisme, de l'histoire juive et du Moyen-Orient. Elle complète la définition IHRA — la plus institutionnalisée — en offrant des lignes directrices plus détaillées sur la frontière entre critique d'Israël et antisémitisme.
Pour le détail de nos garde-fous sur la critique d'Israël et l'application de la JDA, voir la section Garde-fous JDA de notre méthodologie.
Pour nos critères d'inclusion, règles de sourçage, niveaux de certitude, garde-fous JDA et procédures de correction : voir Méthodologie.
Pourquoi documenter
Avant chaque pogrom, avant chaque persécution, avant chaque catastrophe, il y a eu des mots. Des blagues. Des stéréotypes. Des accusations. Un terreau discursif qui rend l'impensable pensable, puis acceptable, puis banal.
Documenter ce terreau, ce n'est pas prédire l'avenir. C'est rendre visible ce qui se prépare — pour que ceux qui veulent intervenir puissent le faire avant qu'il ne soit trop tard.
Les mots ne tuent pas. Mais les tueurs ont des mots qui les précèdent — des blagues, des slogans, des théories, un vocabulaire.
On prend des notes.
Pour les sources académiques et institutionnelles sur lesquelles s'appuie cet Observatoire, voir notre Bibliographie.
Observatoire Doykayt
Documenter l'antisémitisme, ici et maintenant.