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Ni facho ni confus

Manifeste de l'Observatoire Doykayt

Nous documentons l’antisémitisme ici, en France, et d’abord dans les milieux auxquels nous appartenons. Notre place à gauche ne nous accorde aucune indulgence particulière. Elle nous oblige à regarder ce qui circule dans notre propre camp.

D’où nous parlons

L’Observatoire Doykayt s’inscrit dans une histoire juive de gauche. Le Bund, mouvement ouvrier juif socialiste fondé à Vilna en 1897, défendait une vie juive autonome dans les pays où vivaient les Juifs. Son principe de doykayt, l’« ici-même », inspire notre nom : vivre ici, lutter ici, ne pas remettre notre sécurité et notre émancipation à un ailleurs.

Cette filiation tient ensemble la lutte contre l’antisémitisme et la lutte contre les rapports sociaux qui l’alimentent. Elle refuse que la droite nationaliste transforme chaque attaque contre des Juifs en argument pour l’émigration ou en arme contre d’autres minorités. Elle refuse aussi que la gauche minimise l’antisémitisme lorsqu’il gêne ses alliances, ses mots d’ordre ou le récit qu’elle se fait d’elle-même.

Notre parcours sur la tradition juive de gauche raconte cette histoire et ses désaccords. Le Manifeste en retient une exigence : aucune cause n’autorise à abandonner les Juifs réels au nom d’une abstraction politique.

Pourquoi documenter

Un propos ne provoque pas mécaniquement un acte. Il peut toutefois transmettre une manière de voir, désigner une cible et rendre disponibles des explications qui se passent des faits. Pris séparément, ces énoncés paraissent souvent anecdotiques. Conservés avec leur date, leur contexte et leurs reprises, ils révèlent des mécanismes récurrents.

Le péril fasciste rend ce travail urgent. L’extrême droite prospère sur les ennemis intérieurs, les complots et la nostalgie d’un ordre prétendument naturel. Une gauche qui remplace l’analyse du capitalisme par la recherche de manipulateurs cachés lui emprunte sa grammaire, même lorsqu’elle conserve ses drapeaux et son vocabulaire.

Nous documentons donc l’antisémitisme lorsqu’il vient de la droite, de la gauche, d’un mouvement religieux ou d’une institution. L’appartenance politique ne prouve ni la culpabilité, ni l’innocence. Seuls comptent la pièce, son contexte et le raisonnement qu’elle permet d’établir.

À gauche, sans alibi

Nous combattons les gouvernements israéliens qui oppriment les Palestiniens, les bombardements qui les tuent et la colonisation de la Cisjordanie. La critique d’un gouvernement, le soutien aux droits des Palestiniens ou un appel au boycott ne sont pas antisémites en eux-mêmes. Ils ne rendent pas inoffensifs, dans le même discours, une conspiration, une responsabilité collective attribuée aux Juifs ou une comparaison déshumanisante. Nous examinons chaque élément pour ce qu’il dit.

Nous exposons et comparons la définition de travail de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA) et la Déclaration de Jérusalem sur l’antisémitisme (JDA), sans en adopter aucune comme arbitre. La JDA est ici une source utile pour baliser la critique politique, la recherche et la liberté académique ; cette utilité n’en fait pas le seuil de Doykayt. Chaque pièce reste examinée selon notre propre seuil. Le désaccord entre deux cadres n’est jamais, à lui seul, ni une preuve d’antisémitisme, ni un acquittement.

Le débat sur les définitions devient pertinent lorsqu’il sert à faire disparaître ce que les deux textes permettent pourtant de voir. L’antisémitisme contemporain change volontiers de vocabulaire tout en conservant ses raisonnements. Un agent caché est chargé d’expliquer les rapports sociaux, une collectivité entière répond des actes d’un État et la victime devient coupable de la violence qu’elle subit. Ce déplacement nourrit le déni et la relativisation de l’antisémitisme.

Moishe Postone a décrit une forme d’anticapitalisme qui attaque les figures supposées de la finance ou de l’abstraction et laisse intacts les rapports sociaux qu’elle prétend combattre. Cette critique tronquée offre un visage à haïr à la place d’une analyse. Nous en présentons le mécanisme, ses limites et son prolongement par Robert Kurz dans Quand le capitalisme prend un visage.

Refuser le déni

La prudence avant une sanction est indispensable. La liberté académique ne doit pas être restreinte par un soupçon ou une définition appliquée comme un règlement automatique. Cette garantie n’interdit ni l’analyse, ni la contradiction, ni la vérification factuelle.

Nous refusons donc le choix factice entre laisser circuler un préjugé et punir toute parole ambiguë. Un désaccord se traite par l’analyse, la contradiction et la vérification des faits. Notre Méthodologie explique comment nous appliquons cette règle.

Une gauche incapable de reconnaître l’antisémitisme lorsqu’il vient de ses rangs abandonne les Juifs et désarme sa propre critique du monde. Nous prenons des notes pour que ce renoncement ne puisse plus se cacher derrière l’oubli.