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Tradition !

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Ce qu’une gauche juive a construit, ce qu’elle a refusé de faire, et ce qu’elle a corrigé une fois les pièces sur la table.

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France, 14 septembre 1938.

« Le peuple de France ne vous suit pas. Il ne comprend pas. Il ne veut pas, dans son sein, faire tuer des millions d’hommes, détruire une civilisation pour rendre la vie plus facile aux cent mille juifs des Sudètes. »

Qui a écrit cela ?

Un militant d’extrême droite ?

Un polémiste de la presse antisémite ?

Non.

Un socialiste.

Ludovic Zoretti.

Créateur de la Fédération de l’enseignement à la CGT, membre de la commission administrative permanente de la SFIO.

Le Pays normand, 14 septembre 1938.

La phrase répond à Léon Blum, qui avait rappelé que dans les Sudètes « il n’y a pas que des Allemands, il y a aussi cent mille juifs ».

Blum les compte parmi les menacés. Zoretti les recompte aussitôt comme le prix d’une guerre.

Source : Le Maitron, notice « ZORETTI Ludovic »

La SFIO le convoque devant sa commission des conflits et lui retire toute délégation pour deux ans. En mars 1939, il perd son poste de secrétaire de la Fédération générale de l’enseignement.

Il adhérera ensuite au Rassemblement national populaire de Marcel Déat, où il sera chargé de l’éducation et de la formation professionnelle.

La phrase de 1938 porte déjà son verdict. La trajectoire ultérieure montre jusqu’où cette politique a conduit Zoretti.

Source : Le Maitron, notice « ZORETTI Ludovic »

Deux jours plus tard.

Dans Je suis partout, hebdomadaire d’extrême droite passé à l’antisémitisme ouvert en 1936 et devenu le principal journal collaborationniste français, Pierre Gaxotte écrit ceci.

Source : RetroNews, « Je suis partout, hebdomadaire antisémite et collaborationniste »

« Le premier soldat tué en 1914 a été le caporal Peugeot. Nous comptons que le premier soldat tué au front de 1938 sera un Rabinovitch ou un Rosenfeld. »

Pierre Gaxotte, Je suis partout, 16 septembre 1938

Nous citons ce passage d’après un recueil de documents de presse, et non d’après le numéro lui-même. La référence donnée par ce recueil est celle-ci ; nous n’avons pas consulté l’exemplaire.

Source : Clioweb, « Xénophobie et antisémitisme, 1936-1938 », recueil de documents de presse

Deux jours d’écart. Deux camps opposés.

La même opération : compter les morts d’une guerre, puis les mettre au compte des Juifs.

Ce qui les sépare est réel. Gaxotte souhaite la mort de Juifs français ; Zoretti veut éviter une guerre, et le traumatisme de 1914 est une raison sérieuse de la craindre.

Ce qui se qualifie ici n’est pas le pacifisme. C’est le geste par lequel une minorité menacée devient la bénéficiaire supposée de la guerre, et donc la responsable de son coût.

Ce parcours raconte comment cela devient possible, et ce qui l’a empêché.

Une tradition qui n’a jamais été un héritage.

À chaque époque, elle a dû être choisie, souvent contre une partie de son propre camp.

À mort !Traître !Mort aux Juifs !Judas !5 janvier 1895La dégradation
Reproduction DoykaytInterprétation graphique d’après la cérémonie du 5 janvier 1895

Paris, cour de l’École militaire.

Samedi 5 janvier 1895, neuf heures.

Quarante-trois ans avant Zoretti, la même question se pose déjà à la gauche française.

Condamné à huis clos le 22 décembre 1894, le capitaine Alfred Dreyfus est dégradé en public quatorze jours plus tard.

Les troupes forment le carré. Un officier lui arrache ses galons, puis brise son sabre.

Dreyfus crie : « Soldats, on dégrade un innocent ! »

Massée pour l’occasion, une foule accompagne la dégradation de cris contre Dreyfus et contre les Juifs.

Elle a été chauffée par la presse antisémite, et nommément par Édouard Drumont dans La Libre Parole.

La cérémonie n’examine plus rien. Elle rend le verdict visible.

Source : United States Holocaust Memorial Museum, « Alfred Dreyfus and the Dreyfus Affair »

Une du supplément illustré du Petit Journal, 13 janvier 1895 : dans la cour de l’École militaire, devant les troupes en carré, un officier brise le sabre du capitaine Dreyfus, dont les galons arrachés jonchent le pavé. Légende imprimée : « Le traître. Dégradation d’Alfred Dreyfus ».

Le Petit Journal, supplément illustré, no 217, dimanche 13 janvier 1895, cinq centimes. Légende de l’éditeur : « Le traître ».

La pièce, huit jours plus tard.

Le supplément illustré du Petit Journal donne sa version de la scène, à cinq centimes, sous une légende qui ne laisse aucune place au doute : « Le traître ».

Une image, un titre, un prix populaire, et la culpabilité présentée comme acquise avant tout débat.

Cette une documente la mise en scène publique d’une culpabilité. L’innocence de Dreyfus, elle, sera établie par les pièces du dossier.

Source : musée d’art et d’histoire du Judaïsme, « L’affaire Dreyfus : les dates clés »

Source : RetroNews, « 1894 : le capitaine Dreyfus condamné au bagne à perpétuité », pour le verdict du 22 décembre 1894

La gauche ne s’est pas divisée entre un camp lucide et un camp aveugle.

Le partage a bougé dans le temps, et la ligne de fracture n’était pas celle qu’on répète.

Janvier 1898. Zola publie sa lettre.

Au groupe socialiste, ce sont les élus dits modérés, Millerand, Viviani, Jourde, Lavy, qui jugent la question dangereuse et veulent s’en tenir à l’écart.

Guesde, Vaillant et Jaurès veulent au contraire livrer la bataille.

« La lettre de Zola, c’est le plus grand acte révolutionnaire du siècle ! »

Jaurès attribue ces mots à Jules Guesde, se levant pour ouvrir la fenêtre de la salle où délibérait le groupe.

Juillet 1898. Six mois plus tard.

Le Conseil national du Parti ouvrier français publie un manifeste qui, selon Jaurès, « avertissait les travailleurs, avertissait les prolétaires de ne pas s’engager trop avant dans cette bataille et de réserver leurs forces pour la lutte de classes ».

Le manifeste traite l’innocence d’un homme juif comme une querelle entre fractions bourgeoises et la subordonne à l’autonomie ouvrière. La prudence de parti commande alors l’abandon.

Ce que cette prudence a coûté se date aussi.

Le manifeste de retrait précède de quelques semaines les aveux du colonel Henry, le 30 août 1898, qui font tomber le dossier.

Nous citons ici la restitution publique de Jaurès, dans un débat où Guesde lui répond. Le texte exact voté par le Conseil national reste absent de cette source.

Source : Jean Jaurès et Jules Guesde, « Les deux méthodes », conférence contradictoire de Lille, 26 novembre 1900

Portrait photographique de Jean Jaurès en 1898

Jean Jaurès, 1898

À l’été 1898, Jaurès ne plaide pas la générosité : il publie des preuves. Les articles réunis sous le titre Les Preuves démontent le dossier pièce par pièce, du bordereau aux expertises contradictoires, des faux télégrammes à la complicité des bureaux de la Guerre.

Sa réponse aux socialistes qui refusaient d’intervenir tient en une inférence, et non en un appel au cœur : lorsqu’un crime se commet et que le prolétariat pourrait l’empêcher, s’abstenir le rend complice. La classe de la victime ne décide pas si le mensonge mérite d’être combattu.

Source : Jean Jaurès, Les Preuves, La Petite République, 1898, texte intégral

Cette correction est réelle.

Elle est datée.

Et elle est partielle.

Mai 1895, dans La Dépêche.

« Sous la forme un peu étroite de l’antisémitisme se propage en Algérie un véritable esprit révolutionnaire. »

Jaurès croit reconnaître une énergie révolutionnaire dans un mouvement qui assigne les Juifs comme groupe et dont les violences mettent leurs quartiers à sac. Il prend une persécution raciste pour un raccourci de la lutte sociale.

7 juin 1898, au Tivoli. Il l’est devenu.

Il déclare pourtant, le même mois, que la « race juive » manie « avec une particulière habileté le mécanisme capitaliste ». Il ajoute qu’il faut briser le mécanisme et non la race.

L’assignation collective, elle, tient toujours.

Un homme peut donc établir l’innocence d’un Juif accusé à tort et conserver, le même mois, le préjugé qui rendait l’accusation croyable.

Une tradition qui range ce détail hors du récit ne se corrige pas : elle se décerne un certificat.

Source : Société d’études jaurésiennes, « Jaurès et l’antisémitisme », pour La Dépêche du 8 mai 1895 et le discours du Tivoli du 7 juin 1898

Un journaliste viennois assiste à cette dégradation. Il s’appelle Theodor Herzl. Le procès, l’emprisonnement et les manifestations antisémites qui les entourent le décident à écrire L’État des Juifs en 1896, puis à convoquer le premier congrès sioniste en 1897.

La même année, à deux mois d’écart, une autre réponse naît à mille kilomètres de là.

Source : United States Holocaust Memorial Museum, « Alfred Dreyfus and the Dreyfus Affair »

VilnaVarsovieŁódźCracovieLvivOdessaKievMinskVitebskBiałystokPinskKichinevUn espace de langue, pas les frontières d’un État

À la fin du XIXe siècle, plusieurs millions de Juifs vivent dans les territoires d’Europe orientale où le yiddish porte une vie culturelle et politique dense.

Journaux, théâtres, bibliothèques, écoles, syndicats et partis relient ces villes sans former un pays.

« Yiddishland » nomme aujourd’hui cet espace culturel aux frontières mouvantes.

La carte n’indique donc ni un territoire souverain, ni une population homogène.

Elle montre des lieux de langue, de travail et d’organisation.

Dans l’Empire russe, les restrictions de résidence, d’études et de métiers s’ajoutent aux pogroms.

Les institutions communes ne protègent pas les Juifs, et les mouvements révolutionnaires ne sont pas tous exempts d’antisémitisme.

Face à cela, une question se pose.

Faut-il partir ?

Certains répondent oui, et construisent un État ailleurs. D’autres répondent non.

Vilna, octobre 1897Treize délégués fondent le Bund

Vilna, octobre 1897.

Treize délégués réunis clandestinement fondent le Bund, l’Union générale des travailleurs juifs de Lituanie, de Pologne et de Russie.

Le Bund participe à la lutte socialiste générale.

Il refuse toutefois que les travailleurs juifs renoncent à leur langue, à leur organisation ou à la défense contre les pogroms pour y être admis.

D’où une organisation ouvrière juive maintenue au sein de la lutte socialiste.

Source : YIVO Encyclopedia, « Bund »

Trois mots yiddish tiennent ensemble ce que le Bund refuse de séparer : la culture juive, le socialisme, et le fait d’être ici.

Un seul mot les résume aujourd’hui.

La contraction ci-contre est une figure de notre fabrication, pas une étymologie. Le mot est formé sur do, « ici », et sur le suffixe -keyt, qui forme les noms de qualité.

Doykayt signifie le fait d’être ici. Le mot résume l’idée qu’il faut défendre les droits, la sécurité et la culture là où l’on vit.

Cette orientation correspond à la pratique du Bund et à son refus d’attendre un départ. Les recherches disponibles situent toutefois après la Shoah l’association du mot doykayt à sa doctrine.

Notre nom est donc un héritage choisi au présent, pas une citation de 1897.

Source : Michael Casper, « Principled Diasporism », Dubnow Institute Yearbook

L’égalité doit prendre une forme que l’on puisse fréquenter.

Le Bund anime des syndicats, une presse, des bibliothèques, des mouvements de jeunesse et des clubs sportifs. Il joue un rôle majeur dans le réseau scolaire yiddish laïque TSYSHO, avec d’autres courants de gauche juifs.

À son apogée à la fin des années 1920, ce réseau compte 219 institutions et 24 000 élèves dans cent localités. Ces nombres décrivent TSYSHO, pas le seul Bund.

Source : YIVO Encyclopedia, « TSYSHO »

Au Sanatorium Medem, près de Varsovie, des enfants de familles ouvrières fragilisés par la pauvreté ou menacés par la tuberculose sont soignés et instruits en yiddish. Ils font du théâtre, travaillent au jardin et participent à un conseil d’enfants.

Le principe devient ici un lit, une classe, des soins et une part de pouvoir confiée aux enfants. Environ 10 000 enfants y sont accueillis entre 1926 et 1939.

Source : YIVO Encyclopedia, « Medem Sanatorium »

En 1905, le Bund participe à la révolution et organise l’autodéfense contre les pogroms.

En février 1917, il soutient la chute du tsarisme et la suppression des discriminations antijuives.

En octobre, il s’oppose d’abord à la prise du pouvoir par les bolcheviks. Il se divise ensuite, et une partie de ses militants rejoint le mouvement communiste.

Son soutien à la révolution de Février n’emporte donc pas une approbation de la prise du pouvoir en Octobre.

Le pouvoir bolchevique condamne officiellement l’antisémitisme et certains commandants punissent des soldats responsables de pogroms.

Des unités de l’Armée rouge commettent pourtant elles aussi des massacres antijuifs pendant la guerre civile.

Les armées blanches et certaines forces ukrainiennes en commettent beaucoup davantage et mobilisent plus systématiquement l’antisémitisme.

Les massacres commis par des unités rouges restent des crimes. Les mettre sur le même plan que la violence bien plus massive et systématique des forces blanches fausserait aussi l’histoire.

Source : YIVO Encyclopedia, « Pogroms »

Sous l’occupation nazie, le Bund polonais organise l’entraide clandestine et participe à l’Organisation juive de combat.

Marek Edelman représente le Bund dans le commandement de l’insurrection du ghetto de Varsovie en 1943. Il combat encore pendant l’insurrection de Varsovie en 1944.

Son itinéraire suffit ici à montrer qu’un bundiste antisioniste pouvait combattre le nazisme les armes à la main.

Source : Yad Vashem, documents sur l’insurrection du ghetto de Varsovie

L’Affiche rouge, février 1944 : sur fond rouge, le titre « Des libérateurs ? », dix portraits de résistants légendés par leur origine et par le nombre d’attentats qui leur est imputé, dont « Rayman, juif polonais », et au bas « La libération ! par l’armée du crime ».
Paris, février 1944

Marcel Rajman.

Né à Varsovie en 1923, il grandit rue des Immeubles-Industriels à Paris, dans un milieu de Juifs communistes.

Son père est arrêté en 1941.

Il rejoint le deuxième détachement des FTP-MOI, puis l’équipe spéciale chargée des opérations les plus lourdes.

Le 28 septembre 1943, il participe à l’exécution de Julius Ritter, responsable en France de la réquisition de main-d’œuvre pour l’Allemagne. Il est arrêté le 16 novembre 1943.

Il est fusillé au Mont-Valérien le 21 février 1944. Il avait vingt ans.

Le Bund et les organisations communistes se sont combattus politiquement. Face à l’occupant, des Juifs socialistes et communistes ont pourtant organisé l’entraide, le combat et l’insurrection dans des structures distinctes.

Source : Mémorial de la Shoah, « Les protagonistes »

Le lendemain, 22 février 1944.

L’occupant placarde quinze mille exemplaires d’une affiche rouge sur les murs de Paris. Dix visages, dix noms étrangers, et une formule : « l’armée du crime ».

Rayman y figure. L’affiche est faite pour que la peur se fixe sur ces visages-là.

Des passants déposent des fleurs au pied des murs, collent des bandeaux « Des martyrs » et écrivent sur les affiches « Morts pour la France ».

Ces gestes attestés documentent une contre-lecture publique de l’affiche. Mesurer toute sa réception demanderait un autre corpus.

Source : Musée national de l’histoire de l’immigration, « L’affiche rouge »

21 février 2024. Quatre-vingts ans, jour pour jour.

Missak Manouchian, accompagné de Mélinée, entre au Panthéon. Le Mémorial de la Shoah écrit que ce sont, avec eux, tous les résistants étrangers qui y entrent.

Source : Mémorial de la Shoah, « Missak Manouchian au Panthéon »

Henryk Erlich et Viktor Alter, dirigeants du Bund polonais : à gauche Erlich, barbe et lunettes ; à droite Alter, de profil.
Henryk Erlich et Viktor Alter, dirigeants du Bund polonais

Henryk Erlich. Viktor Alter.

Dirigeants du Bund polonais. Socialistes. Juifs.

Arrêtés par le NKVD après l’invasion soviétique de la Pologne, ils sont libérés en septembre 1941.

Ils travaillent alors à un comité juif international capable de mobiliser des soutiens contre Hitler.

Le NKVD les arrête de nouveau en décembre. Erlich meurt en prison en mai 1942. La date de l’exécution d’Alter reste disputée.

En février 1943, Moscou les accuse publiquement d’avoir favorisé Hitler, sans produire de preuve crédible.

Critiquer Staline ne les plaçait pas du côté de Hitler.

Ils cherchaient précisément à organiser la guerre contre lui.

Source : YIVO Encyclopedia, « Parties and Ideologies »

Solomon Mikhoels, directeur du Théâtre juif d’État de Moscou, en 1936

Solomon Mikhoels, 1936

À Moscou, une autre institution juive porte le yiddish. Solomon Mikhoels, acteur et directeur du Théâtre juif d’État, préside le Comité juif antifasciste créé par le pouvoir soviétique. Avec le poète Itsik Fefer, il parcourt l’Amérique du Nord et le Royaume-Uni en 1943 pour mobiliser des soutiens en faveur de l’effort de guerre soviétique.

Le Bund, le théâtre yiddish soviétique et ce Comité sont des structures distinctes. Le pouvoir soviétique traite pourtant successivement leur autonomie politique, leur culture et leur témoignage sur l’extermination comme des menaces.

Source : YIVO Encyclopedia, « Jewish Anti-Fascist Committee »

Le pouvoir soviétique a d’abord financé des institutions yiddish et mobilisé le Comité juif antifasciste pendant la guerre. Il liquide ensuite les mêmes foyers d’autonomie, interdit la publication soviétique du Livre noir et poursuit leurs animateurs.

Le soutien provisoire ne relativise pas la destruction. Il montre que la liquidation est un choix politique, accompli après usage.

Après la guerre, le pouvoir empêche la publication soviétique du Livre noir, qui documente l’extermination des Juifs dans les territoires occupés.

Les commémorations officielles les absorbent dans la catégorie, vraie mais trop générale, des « citoyens soviétiques pacifiques ». Des souvenirs familiaux et locaux subsistent malgré cet effacement public.

Mikhoels est assassiné en janvier 1948 sur ordre de Staline, et sa mort maquillée en accident.

Le Comité juif antifasciste est dissous.

Peretz Markish en prison en janvier 1949

Peretz Markish, prison, 1949

12 août 1952.

Treize condamnés liés au Comité sont exécutés, dont des figures majeures de la littérature yiddish.

On appelle cette nuit la Nuit des poètes assassinés.

En janvier 1953 vient le prétendu complot des médecins. La plupart des accusés nommés sont juifs. On les accuse de tuer des dirigeants et de servir l’étranger.

Après la mort de Staline, ils sont libérés et les accusations sont reconnues sans fondement.

Source : YIVO Encyclopedia, « Doctors’ Plot »

« Sioniste », « nationaliste bourgeois » et « cosmopolite » fonctionnent alors comme des accusations extensibles.

Elles frappent des formes de vie juive que leurs doctrines opposaient pourtant.

Source : YIVO Encyclopedia, « Censorship in the USSR »

Vassili Grossman couvre Stalingrad et Treblinka pour le journal de l’Armée rouge. Avec Ilya Ehrenbourg, il rassemble les témoignages du Livre noir.

Dans Vie et destin, il donne une place centrale à la Shoah, aux camps soviétiques et à l’antisémitisme d’État.

En février 1961, le KGB saisit les exemplaires et les brouillons du roman.

Une copie échappe à la saisie. Le roman paraît à l’étranger en 1980, puis en Union soviétique en 1988.

Source : Yale University Press, « Vasily Grossman’s Life and Fate »

espoirrupture1791Citoyenneté1894Dreyfus condamné1906Dreyfus réhabilité1940Statut des Juifs1944Libération?Demain

En France, à chaque génération, des Juifs ont cru que cette fois-ci l’affaire était close.

1791 : l’Assemblée constituante accorde la citoyenneté aux Juifs de France. 1894 : Dreyfus est condamné. 1906 : il est réhabilité et réintégré dans l’armée.

1940 : le statut des Juifs du 3 octobre les exclut de la fonction publique, de l’enseignement et de la presse. 1944 : la Libération.

Source : musée d’art et d’histoire du Judaïsme, « L’affaire Dreyfus : les dates clés », pour 1894 et 1906

Cette courbe ne prédit rien : une alternance passée n’est pas une loi, et le dernier point n’a pas de date parce qu’il n’est pas un fait.

Elle rappelle seulement qu’aucune de ces dates favorables n’a été le point final qu’on y a lu sur le moment.

Trois histoires : un dreyfusard qui a dû corriger ses propres préjugés, deux bundistes tués par un régime qui se disait de gauche, un résistant de vingt ans fusillé par l’occupant.

À chaque époque, des gens de gauche ont combattu l’antisémitisme.

À chaque époque, d’autres ont regardé ailleurs. Ou pire.

Cette histoire ne fournit pas le bon camp. Elle fournit quatre gestes.

Corriger une analyse qui transforme une minorité en responsable. Construire des institutions qui rendent l’égalité praticable. Juger une révolution, une armée ou un parti sur ses actes. Préserver les noms et les œuvres contre les récits qui les absorbent.

Ces gestes n’obligent à renoncer ni aux droits des Palestiniens, ni à l’anticapitalisme, ni à l’antifascisme.

Ils empêchent seulement qu’une cause serve de dispense.

Nous avons choisi le nom Doykayt pour ce qu’il nous oblige à faire ici : défendre une vie juive pleine, construire des solidarités, et garder assez d’indépendance pour reconnaître l’antisémitisme lorsqu’il vient de nos propres milieux.

Cette tradition contient des erreurs corrigées, des institutions détruites, des divergences irréductibles et des personnes qui ont combattu ensemble sans penser la même chose.

Nous la revendiquons comme une tâche, pas comme un certificat d’innocence.

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