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Assimiler, intégrer, expulser, exterminer

Tant de réponses à une question juive qui n’a pas à se poser

À Międzeszyn, près de Varsovie, des enfants menacés par la tuberculose se soignent, étudient en yiddish, montent des pièces de théâtre et élisent leur conseil. Le sanatorium Vladimir Medem est ouvert en 1926 par des militants liés au Bund et au réseau scolaire TSYSHO. Environ 10 000 enfants y sont accueillis avant la guerre.

Voilà la politique que nous appelons aujourd’hui doykayt. Les Juifs ne devaient attendre ni un départ ni leur dissolution dans un avenir abstrait pour obtenir des droits. Ils pouvaient combattre l’exploitation avec les autres travailleurs et faire vivre leur langue, leurs écoles et leurs organisations là où ils habitaient. Cette exigence permet de poser une question simple à tout projet d’émancipation : qu’arrive-t-il aux personnes qui refusent de disparaître au nom du collectif ?

Le marché proposé à Dreyfus, au Bund et à Mikhoels

Alfred Dreyfus était citoyen français, officier, assimilé et patriote. Aucun particularisme politique juif n’expliquait son accusation. Son origine a pourtant rendu vraisemblable, aux yeux d’une partie du pays et jusque chez des socialistes, le récit d’une trahison soutenue par une « puissance juive ». L’émancipation juridique n’avait pas supprimé le soupçon collectif ; elle avait rendu le Juif assimilé assez invisible pour qu’on lui prête une loyauté cachée.

Le Bund apporte une réponse politique à ce piège dans un autre espace. L’égalité ne vaut pas si elle demande aux Juifs d’abandonner la langue yiddish, leurs organisations et la mémoire de leurs persécutions. Les droits individuels et l’autonomie culturelle appartiennent au même projet socialiste. Le Juif n’a pas à choisir entre la lutte commune et sa propre existence collective.

Mikhoels appartient à une autre organisation et à une autre séquence. Son théâtre yiddish, le Comité antifasciste juif et la collecte qui nomme les victimes juives opposent néanmoins au pouvoir soviétique la même exigence politique que le Bund : l’universel doit protéger une existence juive autonome. Après avoir utilisé ces institutions pendant la guerre, le pouvoir stalinien les traite comme une sécession à supprimer, assassine Mikhoels, dissout le Comité, exécute ses membres et ferme les lieux de culture yiddish. Dreyfus, le Bund et Mikhoels ne forment donc pas une organisation continue. Ils montrent trois états d’un même marché : des droits en échange de l’effacement d’une existence collective.

Une politique devenue école, journal et sanatorium

Le Bund naît clandestinement à Vilna en 1897. Parti socialiste juif, il organise des travailleurs dans l’Empire russe puis devient une force politique importante en Pologne indépendante. Son monde ne se limite pas aux réunions du parti. Syndicats, journaux, bibliothèques, mouvements de jeunesse, clubs sportifs et écoles donnent une existence quotidienne à son projet.

Le réseau TSYSHO, dont le Bund est le principal soutien politique aux côtés de la gauche Poale Tsiyon, scolarise plus de 24 000 élèves en 1928 et 1929. L’enseignement est laïque et dispensé en yiddish. Au sanatorium Medem, les soins s’accompagnent d’une pédagogie qui confie des responsabilités aux enfants. Le film Mir kumen on, tourné sur place en 1935, en a conservé les visages, les chants et les gestes.

Doykayt signifie le fait d’être ici. Le mot résume aujourd’hui le droit d’agir ici comme Juifs, dans la langue effectivement parlée par des millions de personnes, sans renoncer à la solidarité internationale. L’autonomie culturelle devait protéger cette capacité collective. Elle n’était ni un État séparé ni un retrait hors de la lutte commune.

La politique est attestée par les programmes et les institutions. L’histoire du mot l’est moins. Les recherches de Michael Casper n’en ont pas retrouvé d’usage comme nom de la doctrine du Bund d’avant-guerre. Le terme circule dans d’autres débats diasporistes, puis son association au Bund se fixe surtout après la Shoah. Employer doykayt pour cet héritage est donc un choix politique actuel, pas une citation du programme de 1897.

Cette dernière distinction comptait déjà dans les controverses socialistes. Le Bund s’opposait au sionisme. Lénine qualifia pourtant de « sioniste », en 1903, l’idée même d’une nationalité juive défendue par les bundistes. Cette polémique ne révèle pas un sionisme caché du Bund. Elle montre qu’une demande d’autonomie juive pouvait être rejetée comme séparatiste alors même qu’elle se formulait contre le projet sioniste. Le même mot recouvrait alors le projet national territorial des sionistes et l’autonomie nationale culturelle que le Bund voulait exercer dans la diaspora. Ces projets s’opposaient. L’anathème les rendait indifférenciables dès qu’une organisation juive revendiquait une forme politique propre.

La révolution à l’épreuve de l’indépendance juive

Le Bund participe activement à la révolution de 1905 et organise des groupes d’autodéfense contre les pogroms. En février 1917, il accueille avec enthousiasme la république qui abolit les discriminations héritées de l’Empire. Lorsque les bolcheviks s’emparent du pouvoir en octobre, ses représentants protestent et quittent le deuxième Congrès des soviets. Le mouvement se divise ensuite, et une partie de ses membres rejoint le pouvoir communiste.

Les pogroms commis sous l’ancien ordre et pendant la guerre civile ne rendaient pas le nouveau pouvoir innocent par avance. Son critère reste matériel : droits acquis, organisation indépendante et survie d’une culture. Un pouvoir révolutionnaire se juge à ce qu’il fait des minorités et des institutions capables de lui résister.

L’Union soviétique des premières décennies ne se résume pas non plus à la répression qui suivra. Elle abolit des restrictions tsaristes, combat officiellement l’antisémitisme et permet un développement important de la culture yiddish soviétique. Des écoles, des journaux, des maisons d’édition et des théâtres voient le jour. Le Théâtre juif d’État de Moscou, dirigé par Solomon Mikhoels, en devient l’une des institutions les plus célèbres.

Ces avancées rendent la liquidation stalinienne plus nette. Le même État qui avait ouvert des possibilités réelles supprime ensuite l’autonomie des institutions qui les avaient portées.

Témoigner pour la guerre

Lorsque l’Allemagne nazie envahit l’Union soviétique, le massacre des Juifs commence souvent à proximité de leurs villes et villages. Des unités allemandes et leurs auxiliaires fusillent des communautés entières. Journaliste de l’Armée rouge, Vassili Grossman découvre en Ukraine un monde juif anéanti. Sa mère a été assassinée avec les Juifs de Berdytchiv.

Deux dirigeants du Bund polonais emprisonnés en URSS, Henryk Erlich et Viktor Alter, contribuent en 1941 au projet d’un comité juif destiné à mobiliser des soutiens étrangers contre Hitler. Les autorités soviétiques les arrêtent à nouveau en décembre. Erlich meurt en prison et Alter est exécuté. Leur engagement contre Staline n’avait pas diminué leur volonté de combattre le nazisme.

Le Comité antifasciste juif est finalement créé en 1942 sous contrôle soviétique. Mikhoels, qui le préside, n’est pas bundiste et le Comité ne continue pas le Bund. Il s’adresse notamment aux Juifs des États-Unis et contribue à obtenir des soutiens pour l’effort de guerre soviétique. Le pouvoir juge alors utile de nommer les victimes juives et de mobiliser des Juifs comme Juifs.

Le comité confie aussi à Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman la préparation du Livre noir. Des écrivains et des journalistes réunissent des lettres, des journaux, des témoignages et des rapports sur l’assassinat des Juifs dans les territoires soviétiques occupés et en Pologne. Cette collecte enregistre à la fois le ciblage nazi, la résistance et, dans certains lieux, la participation de collaborateurs locaux.

Après la victoire, le nom des victimes devient gênant

Une version du Livre noir paraît aux États-Unis et des extraits circulent ailleurs. La publication de l’édition russe est arrêtée en 1947. Les épreuves déjà imprimées sont détruites l’année suivante. Le dossier constitué pour documenter un crime contre les Juifs ne peut plus être publié comme tel en Union soviétique.

Le récit officiel privilégie les « citoyens soviétiques pacifiques » assassinés par les fascistes. Cette catégorie est administrativement exacte et historiquement amputée. Les Juifs massacrés étaient des citoyens soviétiques ; ils ont été sélectionnés et assassinés parce qu’ils étaient juifs. Retirer ce fait détruit l’explication du crime.

La mémoire juive survit localement : des enquêtes soviétiques documentent des crimes, des procès locaux nomment des victimes juives et des familles élèvent des monuments portant du yiddish, de l’hébreu ou des symboles juifs. Elle survit contre une politique officielle qui retire la spécificité juive des récits, des publications et des institutions autorisées.

Lorsque les inscriptions, les manuels et les commémorations ne disent plus qui a été visé, la connaissance du mécanisme génocidaire se défait. La souffrance demeure dans le récit. Le choix des victimes et l’histoire des communautés détruites deviennent beaucoup plus difficiles à transmettre.

Détruire ceux qui portent le dossier

En janvier 1948, la police politique soviétique assassine Mikhoels à Minsk et maquille le meurtre en accident. Le Comité antifasciste juif est dissous la même année. Ses membres sont arrêtés au cours des mois suivants. Après un procès secret, treize condamnés liés au comité sont exécutés le 12 août 1952, un verdict que le Collège militaire de la Cour suprême annulera le 22 novembre 1955 pour absence d’éléments constitutifs d’un crime, dans une réhabilitation restée longtemps secrète. Plusieurs comptent parmi les écrivains yiddish les plus importants d’Union soviétique, dont Peretz Markish, David Bergelson et Itzik Fefer.

La campagne dite contre les « cosmopolites sans racines » frappe largement des intellectuels juifs. Des institutions culturelles yiddish sont fermées. Le 13 janvier 1953, la presse soviétique annonce qu’un groupe de médecins aurait participé à une conspiration meurtrière. La plupart des accusés nommés sont juifs. L’affaire des « blouses blanches » réactive le soupçon d’une fidélité étrangère et d’un complot intérieur. Après la mort de Staline, les autorités reconnaissent que les accusations étaient sans fondement et libèrent les médecins survivants en avril 1953.

Les historiens discutent encore le projet d’une déportation générale des Juifs soviétiques après l’affaire. Le dossier établi repose sur les arrestations, les aveux arrachés, la propagande antisémite et la mise en danger des Juifs soviétiques.

Le manuscrit que le KGB voulait faire taire

Grossman achève Vie et Destin en 1960. Le roman fait une place centrale à la Shoah, à la bataille de Stalingrad, aux purges et au système concentrationnaire soviétique. Il examine la destruction des individus par deux dictatures sans confondre leurs idéologies, leurs chronologies ni leurs crimes.

En février 1961, le KGB saisit les manuscrits, les copies et les brouillons déposés par Grossman et conservés chez lui. Cette saisie appartient à une séquence distincte du procès du Comité antifasciste juif. Le livre menace le récit soviétique beaucoup plus largement : il rapproche des violences que le régime exige de penser séparément et restitue des noms à ceux que l’histoire officielle avait effacés.

Une copie survit et le roman paraît en Occident en 1980, puis en Union soviétique en 1988. Sa parution tardive mesure les décennies pendant lesquelles ses premiers lecteurs ont été privés du texte. Elle dit aussi la limite d’une saisie : le KGB avait emporté ce qui se trouvait chez Grossman, et cela n’a pas suffi. Des personnes conservent, recopient et transmettent ce que l’institution veut faire disparaître.

Vaincre le nazisme n’absout pas la liquidation

L’Armée rouge a joué le rôle décisif dans la défaite de l’Allemagne nazie. Environ un demi-million de Juifs ont servi dans ses rangs. L’État soviétique a instruit des crimes nazis et soutenu, à certains moments, la culture yiddish. Cette victoire et cette ouverture antérieure coexistent avec une répression ensuite organisée par le même État.

Le Livre noir pose précisément cette contradiction. Un État peut combattre et vaincre l’armée qui extermine les Juifs, puis empêcher que ses propres citoyens apprennent précisément comment et pourquoi les Juifs ont été exterminés. Il peut mobiliser une institution juive pendant la guerre, puis détruire cette institution après la victoire. Les deux propositions sont établies ensemble.

Le projet nazi d’anéantissement et la répression stalinienne diffèrent par leurs auteurs, leurs buts, leurs moyens et leur ampleur. Le dossier soviétique établit un autre fait : un pouvoir révolutionnaire peut conduire une politique antisémite, liquider des institutions juives et effacer la mémoire juive au nom d’un récit universel.

Antisionisme et antisémitisme suit l’autre versant du dossier : la manière dont « sioniste », « cosmopolite » et « nationaliste bourgeois » ont pu servir d’accusations contre des Juifs dont les engagements ne se confondaient pas.

Le test que cette histoire nous laisse

Le mot « universel » recouvre deux politiques opposées. L’une étend des droits à tous. L’autre interdit à un groupe de nommer la persécution qui le vise, au motif que cette différence troublerait l’unité commune.

Pour distinguer les deux usages, on peut examiner des opérations observables. Les victimes sont-elles nommées comme les auteurs du crime les ont ciblées ? Leurs témoignages sont-ils conservés ? Peuvent-elles s’organiser sans être traitées en corps étranger ? L’histoire commune inclut-elle leur expérience ou la remplace-t-elle par une catégorie qui la rend incompréhensible ?

Le dossier soviétique montre ce que la seconde politique fait des opérations observables. Les victimes n’ont plus été nommées comme leurs assassins les avaient choisies, mais comme « citoyens soviétiques pacifiques ». Les témoignages réunis pour le Livre noir ont été composés pour l’impression, puis détruits. Le Comité qui les avait rassemblés a été dissous, et treize condamnés liés à son activité fusillés en août 1952. Ce qui a survécu tient dans des monuments familiaux en yiddish, dressés contre la catégorie officielle.

L’expérience du Bund laisse donc un critère qui se vérifie sans lire un programme : des droits individuels ne suffisent pas si la langue, les institutions et la mémoire d’un groupe doivent disparaître pour qu’il soit accepté. C’est à cette condition matérielle, et non à son vocabulaire, qu’un projet d’émancipation se juge.

Sources et prolongements