Mise au point : antisémitisme, irresponsabilité, l'UJFP répond à ses détracteurs - UJFP
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« inauguration-chateau-deau de Khuza' Coup sur coup, l’UJFP est attaquée par des gens qui se disent « de gauche », « progressistes », « laïques », « antiracistes ». L’UJRE (Union Juive pour la Résistance et l’Entraide) accuse l’UJFP de tenir des discours intolérables, de soutenir le Hamas et de méconnaître l’histoire des FTP-MOI. Dans un blog de Médiapart, une cinquantaine de personnes qui affirment « avoir une solidarité et un soutien tourné vers les Gazaoui.es » (???) accusent Urgence Palestine d’abriter des antisémites, de faire l’apologie du terrorisme et de reprendre le protocole des Sages de Sion. Au passage, l’UJFP est accusée de comparer les Israéliens aux nazis. Nos détracteurs, largement absents du mouvement antiraciste et totalement absents du mouvement de solidarité avec la Palestine, n’ont rien trouvé de mieux à faire en plein génocide à Gaza que de diffamer des juifs antisionistes et des associations de solidarité internationale. D’où cette mise au point : 1. Un génocide d’une ampleur inouïe se déroule depuis le 7 octobre contre la population de Gaza. Il y a plus de 40 000 mort.es ou disparu.es. À l’échelle de la France, ça représenterait plus d’un million de personnes. Face à cette horreur, une mobilisation soutenue est indispensable pour aider le peuple palestinien à survivre et pour forcer, par nos manifestations et nos actions, les gouvernements complices d’Israël à prendre leurs responsabilités et à sanctionner les génocidaires. Nos détracteurs, totalement absents des mobilisations en soutien au peuple palestinien, ont d’autres préoccupations : dénigrer les Palestinien.nes, le mouvement de solidarité et les rares partis politiques qui ne hurlent pas avec les loups, mais rappellent la nécessité de l’application du droit international. 2. L’antijudaïsme chrétien, puis l’antisémitisme racial et le génocide nazi font partie de l’histoire européenne. Les Palestinien.nes ont payé et continuent de payer pour un crime européen. Ces derniers étant considérés comme « des animaux humains », des « nazis », des « antisémites », alors bien sûr tout est permis : les assassiner, y compris les femmes et les enfants comme l’ont théorisé de nombreux dirigeants israéliens, épinglés par la Cour Internationale de Justice. Les Palestinien.nes n’amalgament pas Israéliens et juifs. Nous pouvons assurer que, quand on est juif et qu’on va en Palestine, la réponse quasi-unanime est : « nous sommes contre l’occupation, nous n’avons rien contre les Juifs ». Nos détracteurs y sont-ils allés ? 3. Les ¾ des habitant.es de la bande de Gaza sont des réfugié.es. Ils sont les descendant.es de ceux qui ont été victimes d’un nettoyage ethnique prémédité en 1948. Gaza est occupé depuis 1967. Le territoire est bouclé par terre, par mer et par air depuis 17 ans. L’occupant y organise la pénurie d’eau et d’électricité comme il organise aujourd’hui la famine. Le territoire a subi une dizaine de bombardements et d’attaques meurtrières depuis 2008. Les marches du retour, pourtant totalement pacifiques ont été attaquées avec férocité : 350 mort.es et 10 000 estropié.es. Nos détracteurs n’ont pas hurlé au racisme lors de cette répression féroce. 4. Alors oui, nous le répétons, le 7 octobre la cocotte-minute a explosé (la phrase est de Michel Warschawski) comme elle avait explosé en Algérie le 1er novembre 1954. C’est l’occupant qui a été attaqué le 7 octobre, pas les Juifs. Et nous faisons nôtres ce qu’ont dit et répété les anticolonialistes israéliens : « nous avons des ami.es parmi les mort.es et les personnes enlevé.es. Le responsable, c’est le régime colonial et suprémaciste israélien, c’est l’occupation ». Mais nos détracteurs ne citent pas une seule fois les mots « colonialisme », « occupation », « suprémacisme ». 5. Nos détracteurs reprennent le récit des autorités israéliennes sur le 7 octobre. Croire sur parole ce que dit la « Hasbara » est un peu étrange chez des gens qui se disent de gauche. Ce récit a été remis en cause à plusieurs reprises, notamment par les enquêtes de Haaretz et de Libération. Personne ne connaît la réalité de ce qui s’est déroulé. Amnesty International dénonce des crimes de guerre, nous nous en tiendrons là. Et, comme les Palestinien.nes, nous sommes demandeurs d’une enquête internationale pour savoir réellement ce qui s’est passé et condamner les coupables. Mais mettre sur un même plan l’occupant et l’occupé, le colonisé et le colonisateur, est indigne de la gauche. Israël n’a pas « riposté » après le 7 octobre. La Palestine est attaquée en permanence par l’occupation sioniste depuis 1948 : vols de terres, exécutions sans jugement, emprisonnement massif, bombardements … L’État d’Israël coche les cases : « crimes de guerre », « crimes contre l’humanité », « apartheid », « génocide ». Diaboliser le Hamas et accuser l’UJFP et le mouvement de solidarité d’être les complices du Hamas rejoint le discours des médias dominants qui soutiennent les génocidaires. Israël ne mène pas une guerre contre le « terrorisme du Hamas ». Il s’agit d’une guerre de destruction totale de la société palestinienne, attaquée par l’occupation sioniste depuis 1948. Les dirigeants israéliens ne veulent pas de « partenaire pour la paix ». Ils veulent un maximum de terre et un minimum de Palestinien.nes. Quand les principaux mouvements de résistance étaient le Fatah et le FPLP, ils ont favorisé la montée du Hamas. Les accords d’Oslo se sont révélés être une vaste supercherie. La division palestinienne avec deux gouvernements rivaux a été voulue par l’occupant. La victoire électorale du Hamas en 2006 est une conséquence de l’occupation et de la colonisation. Qualifier le Hamas « d’extrême droite » montre une ignorance totale de ce qu’est la Palestine. Les assimiler à Daesh aussi. L’ONU ne qualifie pas le Hamas de terroriste. La société gazaouie était, avant le 7 octobre, pluraliste, vivante, critique, animée par une multitude d’associations de la société civile. L’UJFP, comme Urgence Palestine, soutient le peuple palestinien, victime d’un génocide. Instrumentaliser l’antisémitisme (qui est l’histoire intime de beaucoup de membres de l’UJFP) pour faire taire le mouvement de solidarité est vital pour les dirigeants israéliens. Nétanyahou, reprenant les propos de Ben Gourion, au moment du procès Eichmann, a expliqué en 2015 « qu’Hitler ne voulait pas tuer les Juifs » et que c’est le grand mufti qui lui a soufflé l’idée. Cette affirmation, de l’ordre du négationnisme, vient appuyer les considérations selon lesquelles les musulmans sont antisémites, pas l’extrême droite européenne ou les chrétiens sionistes. Dans le même temps, Israël est soutenu par l’extrême droite raciste, partout dans le monde. En Allemagne, tout soutien à la Palestine est criminalisé et les « Antideutsche », qui se prétendent révolutionnaires, participent activement à cette criminalisation. L’UJRE et les pétitionnaires dans Médiapart aspirent visiblement à jouer le même rôle. Dénigrer le mouvement de solidarité, le diffamer et s’autoproclamer en même temps défenseurs du peuple palestinien. À l’UJFP, nous continuerons à lier la lutte contre le racisme avec celle pour les droits du peuple palestinien. Quand les paysans de Gaza inscrivent « UJFP » sur le château d’eau (détruit par l’armée israélienne le 6 février), quand des équipes gazaouies avec des logos UJFP distribuent des repas à une population affamée, nous ne faisons pas que soutenir activement la population palestinienne. Nous luttons aussi contre l’antisémitisme. Dans les faits. Enfin, l’UJRE n’a pas apprécié notre communiqué sur Manouchian. L’UJFP n’est pas la seule association à estimer qu’il y avait un côté obscène à voir un gouvernement légalisant la préférence nationale et annonçant la fin du droit du sol s’autoproclamer garant de la mémoire de la MOI. En plus, il a osé faire porter les cercueils par la Légion Étrangère. Lors de la cérémonie à la mémoire des 4 FTP-MOI d’Arcueil, le maire de cette ville a développé les mêmes arguments que l’UJFP. L’UJRE écrit que les FTP-MOI étaient des « patriotes ». Non, ils étaient des internationalistes. Ces étranger.es pensaient que leur émancipation passait par celle de l’humanité. Nous aussi, c’est tout le sens de notre engagement. Les antinazis ont juré après 1945 : « plus jamais cela ». Nous sommes fidèles à leur mémoire en combattant les auteurs du génocide actuel et leurs complices. En considérant que le sionisme n’est pas seulement criminel contre les Palestinien.nes, mais est suicidaire pour les Juifs.ves et est aussi une injure à leur histoire et à leur identité, nous sommes fidèles à la mémoire des FTP-MOI. La Coordination nationale de l’UJFP, le 27 février 2024 Les narratifs autour des crimes perpétrés le 7 octobre par le Hamas ne font plus débat : de l’extrême droite à une partie non négligeable de la gauche, ils seraient le produit de l’antisémitisme. “Le plus grand massacre antisémite de notre siècle”. C’est ainsi qu’Emmanuel Macron définit les attaques du 7 octobre menées par le Hamas contre les kibboutz du sud d’Israël, lors de la cérémonie d’hommage aux victimes françaises de l’attaque organisée le 7 février dernier. Cette lecture des événements constitue un pas de plus dans l’institutionnalisation de la théorie du nouvel antisémitisme, et a depuis déjà permis au Ministère des affaires étrangères d’attaquer l’ONU ou à des islamophobes de promouvoir leur agenda raciste. Avant d’être officialisée par le président en personne, cette interprétation des faits avait été validée par une multitude d’acteurs politiques. Dimanche 28 janvier, sur BFM TV et à une heure de grande écoute, le journaliste Benjamin Duhamel affirme face à Jean-Luc Mélenchon que l’antisémitisme aurait motivé l’opération du Hamas. Quelques semaines auparavant, le 3 janvier, la professeure de droit international Rafaëlle Maison est confrontée sur France Culture aux questions de Guillaume Erner. Alors qu’elle essaie d’expliquer pourquoi, d’après elle, la notion de génocide n’est pas pertinente pour caractériser les actes du Hamas, le journaliste lui reproche d’être “biaisée”, considérant “qu’il y a déjà suffisamment d’éléments pour considérer que c’étaient les Juif·ves qui étaient visé·es”. Enfin, dans un entretien accordé à K La Revue, Tal Bruttmann, historien spécialiste de la Shoah affirme que le 7 octobre “des Juifs sont attaqués en tant que Juifs” et explique que les objectifs de cette opération étaient “de tuer des Juifs, d’en capturer pour en faire des otages et les ramener dans la bande de Gaza comme monnaie d’échange, moyen de pression et de marchandage”. Cette lecture est ainsi largement partagée et relayée, à commencer par le gouvernement israélien d’extrême-droite à travers ses dispositifs de communication. En France, elle a pu être reprise de différentes manières par le gouvernement, des partis politiques de tous bords1, des chercheurs 2 et des organisations juives3, certaines s’identifiant comme antiracistes ou se revendiquant de la gauche radicale4. Ce récit, devenu hégémonique, doit être caractérisé pour ce qu’il est : une manipulation crasse de l’histoire qui devrait indigner toutes celles et tous ceux qui entendent lutter sincèrement contre le racisme. La convocation de la mémoire du judéocide, afin d’invisibiliser un contexte de domination coloniale et de justifier une guerre de destruction à portée génocidaire, ne peut qu’abîmer les idées de justice et d’égalité pour tous·tes, et entraver l’horizon d’une paix juste sur le territoire. ## Une opération militaire Faire des événements du 7 octobre un “massacre antisémite” conduit à invisibiliser une partie de la réalité du 7 octobre. Vouloir la regarder en face ne revient ni à minimiser, nier, ou légitimer les horreurs qui ont été commises ce jour-là, ni à manquer d’empathie vis-à-vis des victimes qui les ont subies. Au contraire, c’est par respect envers ces victimes et leurs proches, mais également envers les Palestinien·nes qui subissent une explosion de violence inédite depuis, qu’un devoir de vérité s’impose. Quatre mois plus tard, il est possible d’avoir une vision plus claire des faits. Ce jour-là, plusieurs infrastructures militaires israéliennes ont été ciblées. En premier lieu, des portions de la barrière cernant Gaza, dont la construction par l’État israélien a été achevée en 2021, bordant une zone tampon où des centaines de manifestant·es palestinien·nes ont été tué·es par balles et des milliers d’autres blessé·es, lors des “marches du retour” de 2018-2019. Cette barrière, enfermant les Gazaoui·es dans une prison à ciel ouvert, est constituée de plusieurs couches de barbelés et de murs de béton aux fondations profondes, et intègre des systèmes de télécommunication, des tours de guets, des capteurs radar et des mitrailleuses télécommandées. Par la suite, en plus des sept kibboutz, au moins six bases militaires israéliennes ont été attaquées, et environ un tiers des 1139 victimes recensées, soit 373 d’entre elles, faisait partie des forces de sécurité en poste ce jour-là. En occultant ces cibles, et la dimension militaire de l’attaque du Hamas, on contribue au même brouillage qu’entretient depuis des décennies l’État israélien entre le civil et le militaire, notamment lorsqu’il s’agit des kibboutz et de leurs fonctions autour de Gaza ; une hybridation qui a précisément fait de ses habitant·es les composant·es d’un mur humain, les condamnant à une position intenable. Faire des attaques du 7 octobre un acte antisémite revient, en plus d’invisibiliser ses nombreuses victimes non-juives et palestiniennes, à dissimuler les structures à l’origine de cette explosion de violence, celles sur lesquelles s’appuie la colonisation et le siège de Gaza. ## Masquer l’histoire et le contexte colonial Appréhender le 7 octobre strictement comme une attaque antisémite s’inscrit dans l’effort de la propagande israélienne visant à gommer la réalité coloniale sur place et à renforcer la légitimité de l’État israélien. Comme l’explique Antony Lerman, écrivain spécialiste de l’antisémitisme, cet effort se matérialise au lendemain de la guerre des Six jours par la volonté des organisations sionistes et des gouvernements israéliens successifs à construire un “nouvel antisémitisme”, faisant de l’État d’Israël “le Juif parmi les nations”. Une redéfinition de l’antisémitisme qui émerge en réaction au changement de climat politique consécutif à l’occupation israélienne en 1967, puis à la résolution 3379 des Nations Unies, adoptée en novembre 1975. Celle-ci désignait le sionisme comme “une forme de racisme » et a depuis été révoquée. La réalité coloniale, que la propagande israélienne vise à masquer, est aussi celle des kibboutz situés autour de la bande de Gaza, largement construits sur les terres de villages palestiniens vidés de leurs habitant·es en 1948, et dont certains sont nés d’opérations coloniales visant à créer des faits accomplis et à assurer une présence sioniste dans ce territoire avant la partition de la Palestine. La sidération devant l’ampleur des violences auxquelles a été confrontée la population israélienne, puis celles subies par les otages, a rapidement cédé la place à une instrumentalisation de celle-ci par Tel Aviv, relayée dans la foulée par ses soutiens à l’étranger. Elle s’appuie sur les recoins les plus sombres de la conscience collective juive, tout en faisant des appels du pied aux traumatismes des Occidentaux provoqués par les attentats djihadistes, et à leur culpabilité liée à la Shoah. L’ancien premier ministre israélien Naftali Bennett a ouvert la voie dès le 9 octobre, mettant en équivalence le Hamas et le nazisme. Cette rhétorique connaît depuis un succès non démenti dans le Nord global dont témoignent les propos tenus le 10 octobre par Olivier Véran, alors porte-parole du gouvernement : « Israël a vécu son 11 septembre. J’étais à la manifestation (rassemblement en soutien à Israël organisé par le CRIF, ndlr) hier avec le directeur du Mémorial de la Shoah qui me disait, qu’à sa connaissance, il n’y avait pas eu autant de victimes juives sur une journée depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. » Solution finale et djihadisme, voilà les bornes du cadre légitime dans lequel doit être analysée l’attaque du Hamas. Tout ce qui en dévie d’un iota est considéré comme une apologie antisémite du terrorisme. Dès lors, le fil de l’antisémitisme a pu être déroulé au point de convoquer la mémoire des pogroms, un écart du cadre d’interprétation légitime toléré qui, in fine, contribue à le renforcer. Tout ce qui fait écho aux massacres de Juif·ves parce que Juif·ves est bon à prendre en ce que cela contribue à disqualifier davantage l’approche partant du contexte colonial. Pourtant, une analyse rigoureuse du 7 octobre ne permet pas de corroborer ce choix sémantique très politique. Les victimes israéliennes ne vivaient pas sans protection militaire ni capacité à exercer une souveraineté dans un État hostile, caractéristiques premières des pogroms qui désignent les massacres de Juif·ves dans la Russie tsariste, par les populations avoisinantes avec la bénédiction des autorités. Mais peu importe, cette rhétorique permet de rallier l’opinion publique occidentale et de fabriquer le consentement de nos sociétés vis-à-vis des massacres israéliens commis à Gaza, notamment au nom d’une prétendue lutte contre l’antisémitisme. Elle permet également de délégitimer et réduire au silence toute revendication politique palestinienne, ou toute critique du sionisme, en la qualifiant d’antisémite. Détourner de la sorte le signifiant “antisémite” nuit à une bonne compréhension des dynamiques de lutte des Palestiniens et Palestiniennes pour leurs droits, mais aussi au combat contre l’antisémitisme, et donc à l’antiracisme en général. Faire de l’attaque du 7 octobre une attaque antisémite, c’est ne pas tenir compte du contexte dans lequel ces attaques ont eu lieu ; cela revient à signifier que lorsqu’un·e Palestinien·ne attaque un Israélien·ne – qu’il ou elle soit soldat·e, habitant·e de Tel-Aviv ou d’un avant-poste en Cisjordanie – il ou elle commet de fait un acte antisémite. On en vient ainsi à désigner tout acte de résistance, qu’elle soit armée ou pacifique, comme une agression antisémite. Ainsi, la campagne BDS est désignée comme antisémite, les rapports des ONG qualifiant Israël d’État d’apartheid, antisémite. La Cour Internationale de Justice, antisémite. Les marches du retour des réfugié·es palestinien·nes, antisémites. Les soulèvements spontanés et la grève générale palestinienne de 2021 contre l’épuration ethnique à Jérusalem-Est, antisémites. L’antisionisme, antisémite. ## “Yahoud” *ou *“Israili”? *Un flou sémantique entretenu par le sionisme Et parce que le Hamas a tué des Juif·ves, nous avons même entendu les commentateur·rices, journalistes et acteur·rices politiques répéter en cœur les éléments de langage des autorités israéliennes assimilant le Hamas, quand ce n’est pas tout simplement les Palestinien·nes, aux nazis. C’est une bien curieuse lecture, négationniste, qui évacue de nouveau la réalité de la colonisation, et vise à légitimer les tapis de bombes déversés quotidiennement par Israël sur les habitant·es de Gaza. On a ainsi pu entendre l’ambassadrice israélienne à Londres, Tzipi Hotovely, une négationniste de la Nakba, comparer les bombardements israéliens sur Gaza aux bombardements des alliés sur Dresde. Ou encore le député LR Meyer Habib déclarer sur RMC, “le Hamas, c’est Hitler”. Il faut dire qu’en affirmant, toute honte bue, que c’était le grand mufti de Jérusalem qui avait soufflé à Hitler la solution finale, Netanyahou avait préparé le terrain. Du point de vue palestinien, et donc aussi d’une organisation tel que le Hamas, “Juif·ve” est avant tout le terme par lequel est désigné·e le Juif·ve israélien – l’individu·e qui bénéficie du régime de suprémacie juive mis en place entre la Mer et le Jourdain. Nous le disions dans notre communiqué du 4 novembre 2023 intitulé “L’antisémitisme doit être combattu, son instrumentalisation aussi” : “Si l’idéologie du Hamas est bien pétrie d’éléments antijuifs et de représentations antisémites, l’idée qu’ils seraient les “nouveaux nazis” et que les massacres du 7 octobre soient comparables à la Shoah doit être combattue. Ce narratif, qui vise surtout à diaboliser les Palestinien·ne·s, n’offre aucune clé de compréhension des violences terribles qui ont visé les civil·es israélien·nes. Le Juif persécuté par le nazi est-il le même que le Juif ciblé par le Hamas ? Si la rhétorique du Hamas emprunte volontiers des références à l’antisémitisme européen, son antijudaïsme est surtout adossé à l’association de l’identité juive au statut de colon dans le cadre des rapports sociaux engendrés par la colonisation israélienne. En contexte palestinien, les catégories “Juif” et “Arabe” renvoient d’abord à des rapports de pouvoir et de domination.” On peut regretter la mobilisation d’un tel discours, mais comment pourrait-il en être autrement, alors que la colonisation de la Palestine se fait au nom du judaïsme ? Ou que depuis 2006, la bande de Gaza est assiégée au nom de la sécurité de “l’État juif” ? Que les dirigeant·es israélien·nes convoquent la tradition juive pour légitimer leurs opérations génocidaires avec le soutien des dirigeant·es occidentaux·ales ? Que des policiers israéliens gravent une étoile de David sur la peau d’un Palestinien, ou qu’après avoir rasé des quartiers de Gaza, une Hanoukia géante est installée sur les ruines pour Hanouka ? Les partisan·es de l’analyse selon laquelle les Israélien·nes auraient été assassiné·es le 7 octobre parce que Juif·ves restent bien silencieux·ses lorsqu’il s’agit de dénoncer l’État d’Israël, principal pourvoyeur de la confusion Juif·ve = sioniste = israélien·ne. N’est-ce pas lui qui s’accapare les symboles juifs depuis sa création en 1948 ? N’est-il pas officiellement “l’État nation du peuple juif” depuis 2018 ? Ainsi, la judéophobie, voire l’antisémitisme, qui peuvent circuler au sein de la population palestinienne, sont très largement motivés et cultivés par l’expérience de la colonisation israélienne faite au nom des Juif·ves et du judaïsme, par un État qui se revendique “État juif” et avec l’approbation des puissances occidentales. Expliquer la violence en Israël-Palestine à travers le prisme de la haine des Juif·ves revient à ignorer les structures matérielles qui la produisent ; notamment la violence systématique du fait colonial israélien, qui instaure d’impossibles rapports sociaux entre Palestinien·nes et Israélien·nes, qui les abîment et qui affectent également les minorités vivants hors d’Israël. Des actes en réaction à un système politique oppressif et criminel nous sont ainsi présentés comme étant de même nature que les actes haineux racistes qui ciblent des personnes juives parce que juives, chez nous, en Occident, aujourd’hui comme hier. « De Sderot (ville régulièrement ciblée par les roquettes du Hamas, ndlr.) à Pittsburgh (ville étasunienne où a eu lieu une attaque antisémite dans une synagogue, ndlr.), la main qui tire les missiles est la même main qui tire sur les fidèles » résume l’ancien premier ministre israélien, Naftali Bennett, en 2018. Comment ne pas faire le lien entre le discours de l’ultra-nationaliste Bennett et les propos de Macron, lorsqu’il déclare lors de la cérémonie d’hommage aux victimes du 7 octobre qu’il ne faut « rien céder à un antisémitisme rampant, désinhibé, ici comme là-bas[…] ». ## Pour une reconnaissance du fait colonial israélien Dans un article rédigé après le 7 octobre, Eyal Weizman revient sur l’histoire de l’un des kibboutz qui a le plus souffert des attaques, Nahal Oz, implanté par l’unité militaire “Nahal” spécialisée dans l’établissement de colonies frontalières en 1951, adossé à une base militaire construite à la frontière avec Gaza pour surveiller sa population. En 1956, des Fedayins de Gaza, où vivent alors 300 000 Palestinien·nes dont 200 000 réfugié·es de 1948, tuent un des jeunes membres de Nahal Oz, Roy Rotberg, et emportent son corps de l’autre côté de la frontière. Moshe Dayan, alors chef d’État major, se trouvait par hasard dans le kibboutz pour un mariage, et a lui-même fini par prononcer un discours lors des funérailles, le lendemain de l’attaque : « N’accusons pas aujourd’hui les tueurs. Pourquoi devrions-nous nous plaindre de leur haine brûlante envers nous ? Voici huit ans maintenant, que depuis les camps de réfugiés de Gaza, ils nous voient construire notre patrie de la terre et des villages où ils vivaient, où leurs ancêtres vivaient. Ce n’est pas parmi les Arabes de Gaza, mais au sein de notre propre communauté que nous devons chercher le sang de Roy. Comment avons-nous pu fermer les yeux et refuser de regarder notre vocation et le destin de notre génération en face, dans toute sa cruauté ? Avons-nous oublié que ce groupe de jeunes, résidant à Nahal Oz, porte sur ses épaules les lourdes portes de Gaza ? Portes au-delà desquelles, des centaines de milliers d’yeux et de mains prient pour qu’advienne notre faiblesse, et pour pouvoir nous réduire en pièces – l’avons-nous oublié ? Nous savons que pour que s’éteigne l’espoir de notre destruction, nous devons être, matin et soir, armés et préparés. Nous sommes une génération de colons, et sans le casque d’acier et le ventre du canon nous ne pourrions planter d’arbres ni construire de maisons.[…] Par delà le sillon de la frontière, une mer de haine et de désir de vengeance gronde, attendant le jour où la sérénité émoussera notre vigilance, le jour où nous écouterons les ambassadeurs de l’hypocrisie qui nous appellent à déposer les armes.” Loin d’être un militant décolonial, Dayan était un criminel de guerre. Il ne plaide pas pour les droits des Palestinien·nes, au contraire, il met en garde les Israélien·nes contre le danger d’une guerre permanente, qui perdure clairement aujourd’hui. Il assume aussi l’histoire coloniale israélienne, ne feint pas d’ignorer ce que les Palestinien·nes ont perdu, ce qu’Israël leur a pris. Son discours éclaire les racines de la violence dans cette région et le changement de discours opéré par les officiel·les israélien·nes et leurs allié·es, qui se cachent désormais derrière l’accusation d’antisémitisme, quitte à jeter sous le bus les Juif·ves du monde entier. Les dirigeant·es sionistes espéraient que l’histoire serait oubliée par les jeunes générations de Palestinien·nes – “les vieux mourront et les jeunes oublieront” selon l’adage communement attribué à Ben Gourion. Si ces dernier·es n’ont pas oublié, on doit déplorer et condamner qu’au sein de nos sociétés occidentales, et même dans nos espaces militants, cette histoire peine à être reconnue pour ce qu’elle est : une injustice coloniale qui perdure et qui produit son lot de violences. Laisser croire que les attaques du 7 sont motivées par l’antisémitisme contrevient à un horizon de justice et ainsi de paix, qui doit nécessairement passer par la reconnaissance du fait colonial israélien. Cette lecture alimente aussi un amalgame que nous considérons comme dangereux en tant que militant·es antiracistes, et que nous combattons. Derrière l’amalgame qui assimile les Juif·ves au sionisme, et la critique d’Israël à l’antisémitisme, se cache la rhétorique raciste qui fait des Palestinien·nes, et des Musulman·nes, un danger pour les Juif·ves. Toute personne un minimum sensible à la question raciale et à sa permanence dans les rapports sociaux doit refuser cette lecture et la confusion qu’elle alimente dans une situation déjà sensible. Dans la période que nous traversons, que traversent les Palestinien·nes et les Israélien·nes, mais aussi les minorités en France, nous avons impérativement besoin de clarifications, d’explications, de contextualisation, de débats fondés et argumentés. La place prépondérante que prend, dans le débat public, la conception de l’attaque du Hamas vidée de sa substance coloniale est alarmante et témoigne de l’acceptation généralisée de la théorie du nouvel antisémitisme. Nous affirmons que la contextualisation est la première condition d’un débat sur les violences qui s’abattent sur les Palestinien·nes et sur les Israélien·nes, et le seul chemin pour qu’ils et elles puissent un jour vivre dans la dignité, l’égalité et la sécurité sur ce territoire. C’est aussi une condition pour que la lutte contre l’antisémitisme cesse d’être détournée pour servir un agenda autoritaire et raciste isolant les Juif·ves et Juif·ves des autres minorités. Maxime Benatouil et Nadav Joffe ### Note 1. Voir l’appel à la manifestation “Pour la République et contre l’antisémitisme” émanant des partis LR et Renaissance : ou encore un communiqué d’EELV dans lequel est souligné que le 7 octobre, “le nombre de personnes juives tuées est le plus important depuis la Seconde Guerre mondiale” 1. Johann Chapoutot, dans un message adressé à Tsedek! qu’il a choisi de communiquer à divers journalistes en guise d’explication quant à l’annulation de sa participation à notre ciné-club, explique que les attaques du 7 constituent “un massacre dont la dimension antisémite [lui] semble difficilement pouvoir être niée” 1. Jonathan Arfi, le président du CRIF, a déclaré que « l’attaque du Hamas n’est pas qu’une attaque terroriste contre Israël, c’est un pogrom contre le peuple juif » Ou encore l’Union des étudiants juifs de France, qui a tweeté le 19 octobre : “Depuis le pogrom du 7 octobre, le Hamas n’attend qu’une chose : la riposte violente contre sa population civile.” 1. Voir la déclaration de Jonas Pardo au micro de France Culture : “Tous·tes les Juif·ves ont très vite compris que c’était un massacre antisémite”. Les JJR parlent elles et eux aussi des “massacres antisémites du 7 octobre” Golem, du Hamas comme d’“une organisation fondamentalement antisémite” Ou encore la présentation d’un débat organisé par le RAAR le 28 janvier, évoquant “l’attaque du Hamas le 7 octobre” comme “ la tuerie, accompagnée de viols, la plus massive de Juif·ves depuis la Shoah. Elle fait partie de la longue histoire de l’antisémitisme.” »


Analyse
inauguration-chateau-deau de Khuza'
Coup sur coup, l’UJFP est attaquée par des gens qui se disent « de gauche », « progressistes », « laïques », « antiracistes ».
L’UJRE (Union Juive pour la Résistance et l’Entraide) accuse l’UJFP de tenir des discours intolérables, de soutenir le Hamas et de méconnaître l’histoire des FTP-MOI.
Dans un blog de Médiapart , une cinquantaine de personnes qui affirment « avoir une solidarité et un soutien tourné vers les Gazaoui.es » (???) accusent Urgence Palestine d’abriter des antisémites, de faire l’apologie du terrorisme et de reprendre le protocole des Sages de Sion. Au passage, l’UJFP est accusée de comparer les Israéliens aux nazis.
Nos détracteurs, largement absents du mouvement antiraciste et totalement absents du mouvement de solidarité avec la Palestine, n’ont rien trouvé de mieux à faire en plein génocide à Gaza que de diffamer des juifs antisionistes et des associations de solidarité internationale.
D’où cette mise au point :
1. Un génocide d’une ampleur inouïe se déroule depuis le 7 octobre contre la population de Gaza. Il y a plus de 40 000 mort.es ou disparu.es. À l’échelle de la France, ça représenterait plus d’un million de personnes. Face à cette horreur, une mobilisation soutenue est indispensable pour aider le peuple palestinien à survivre et pour forcer, par nos manifestations et nos actions, les gouvernements complices d’Israël à prendre leurs responsabilités et à sanctionner les génocidaires. Nos détracteurs, totalement absents des mobilisations en soutien au peuple palestinien, ont d’autres préoccupations : dénigrer les Palestinien.nes, le mouvement de solidarité et les rares partis politiques qui ne hurlent pas avec les loups, mais rappellent la nécessité de l’application du droit international.
2. L’antijudaïsme chrétien, puis l’antisémitisme racial et le génocide nazi font partie de l’histoire européenne. Les Palestinien.nes ont payé et continuent de payer pour un crime européen. Ces derniers étant considérés comme « des animaux humains », des « nazis », des « antisémites », alors bien sûr tout est permis : les assassiner, y compris les femmes et les enfants comme l’ont théorisé de nombreux dirigeants israéliens, épinglés par la Cour Internationale de Justice. Les Palestinien.nes n’amalgament pas Israéliens et juifs. Nous pouvons assurer que, quand on est juif et qu’on va en Palestine, la réponse quasi-unanime est : « nous sommes contre l’occupation, nous n’avons rien contre les Juifs ». Nos détracteurs y sont-ils allés ?
3. Les ¾ des habitant.es de la bande de Gaza sont des réfugié.es. Ils sont les descendant.es de ceux qui ont été victimes d’un nettoyage ethnique prémédité en 1948. Gaza est occupé depuis 1967. Le territoire est bouclé par terre, par mer et par air depuis 17 ans. L’occupant y organise la pénurie d’eau et d’électricité comme il organise aujourd’hui la famine. Le territoire a subi une dizaine de bombardements et d’attaques meurtrières depuis 2008. Les marches du retour, pourtant totalement pacifiques ont été attaquées avec férocité : 350 mort.es et 10 000 estropié.es. Nos détracteurs n’ont pas hurlé au racisme lors de cette répression féroce.
4. Alors oui, nous le répétons, le 7 octobre la cocotte-minute a explosé (la phrase est de Michel Warschawski) comme elle avait explosé en Algérie le 1er novembre 1954. C’est l’occupant qui a été attaqué le 7 octobre, pas les Juifs. Et nous faisons nôtres ce qu’ont dit et répété les anticolonialistes israéliens : « nous avons des ami.es parmi les mort.es et les personnes enlevé.es. Le responsable, c’est le régime colonial et suprémaciste israélien, c’est l’occupation ». Mais nos détracteurs ne citent pas une seule fois les mots « colonialisme », « occupation », « suprémacisme ».
5. Nos détracteurs reprennent le récit des autorités israéliennes sur le 7 octobre. Croire sur parole ce que dit la « Hasbara » est un peu étrange chez des gens qui se disent de gauche. Ce récit a été remis en cause à plusieurs reprises, notamment par les enquêtes de Haaretz et de Libération. Personne ne connaît la réalité de ce qui s’est déroulé. Amnesty International dénonce des crimes de guerre, nous nous en tiendrons là. Et, comme les Palestinien.nes, nous sommes demandeurs d’une enquête internationale pour savoir réellement ce qui s’est passé et condamner les coupables.
Mais mettre sur un même plan l’occupant et l’occupé, le colonisé et le colonisateur, est indigne de la gauche. Israël n’a pas « riposté » après le 7 octobre. La Palestine est attaquée en permanence par l’occupation sioniste depuis 1948 : vols de terres, exécutions sans jugement, emprisonnement massif, bombardements …
L’État d’Israël coche les cases : « crimes de guerre », « crimes contre l’humanité », « apartheid », « génocide ».
Diaboliser le Hamas et accuser l’UJFP et le mouvement de solidarité d’être les complices du Hamas rejoint le discours des médias dominants qui soutiennent les génocidaires. Israël ne mène pas une guerre contre le « terrorisme du Hamas ». Il s’agit d’une guerre de destruction totale de la société palestinienne, attaquée par l’occupation sioniste depuis 1948. Les dirigeants israéliens ne veulent pas de « partenaire pour la paix ». Ils veulent un maximum de terre et un minimum de Palestinien.nes.
Quand les principaux mouvements de résistance étaient le Fatah et le FPLP, ils ont favorisé la montée du Hamas. Les accords d’Oslo se sont révélés être une vaste supercherie. La division palestinienne avec deux gouvernements rivaux a été voulue par l’occupant.
La victoire électorale du Hamas en 2006 est une conséquence de l’occupation et de la colonisation. Qualifier le Hamas « d’extrême droite » montre une ignorance totale de ce qu’est la Palestine. Les assimiler à Daesh aussi. L’ONU ne qualifie pas le Hamas de terroriste.
La société gazaouie était, avant le 7 octobre, pluraliste, vivante, critique, animée par une multitude d’associations de la société civile.
L’UJFP, comme Urgence Palestine, soutient le peuple palestinien, victime d’un génocide.
Instrumentaliser l’antisémitisme (qui est l’histoire intime de beaucoup de membres de l’UJFP) pour faire taire le mouvement de solidarité est vital pour les dirigeants israéliens. Nétanyahou, reprenant les propos de Ben Gourion, au moment du procès Eichmann, a expliqué en 2015 « qu’Hitler ne voulait pas tuer les Juifs » et que c’est le grand mufti qui lui a soufflé l’idée. Cette affirmation, de l’ordre du négationnisme, vient appuyer les considérations selon lesquelles les musulmans sont antisémites, pas l’extrême droite européenne ou les chrétiens sionistes. Dans le même temps, Israël est soutenu par l’extrême droite raciste, partout dans le monde.
En Allemagne, tout soutien à la Palestine est criminalisé et les « Antideutsche », qui se prétendent révolutionnaires, participent activement à cette criminalisation. L’UJRE et les pétitionnaires dans Médiapart aspirent visiblement à jouer le même rôle. Dénigrer le mouvement de solidarité, le diffamer et s’autoproclamer en même temps défenseurs du peuple palestinien.
À l’UJFP, nous continuerons à lier la lutte contre le racisme avec celle pour les droits du peuple palestinien. Quand les paysans de Gaza inscrivent « UJFP » sur le château d’eau (détruit par l’armée israélienne le 6 février), quand des équipes gazaouies avec des logos UJFP distribuent des repas à une population affamée, nous ne faisons pas que soutenir activement la population palestinienne. Nous luttons aussi contre l’antisémitisme. Dans les faits.
Enfin, l’UJRE n’a pas apprécié notre communiqué sur Manouchian. L’UJFP n’est pas la seule association à estimer qu’il y avait un côté obscène à voir un gouvernement légalisant la préférence nationale et annonçant la fin du droit du sol s’autoproclamer garant de la mémoire de la MOI. En plus, il a osé faire porter les cercueils par la Légion Étrangère.
Lors de la cérémonie à la mémoire des 4 FTP-MOI d’Arcueil, le maire de cette ville a développé les mêmes arguments que l’UJFP.
L’UJRE écrit que les FTP-MOI étaient des « patriotes ». Non, ils étaient des internationalistes. Ces étranger.es pensaient que leur émancipation passait par celle de l’humanité. Nous aussi, c’est tout le sens de notre engagement.
Les antinazis ont juré après 1945 : « plus jamais cela ». Nous sommes fidèles à leur mémoire en combattant les auteurs du génocide actuel et leurs complices. En considérant que le sionisme n’est pas seulement criminel contre les Palestinien.nes, mais est suicidaire pour les Juifs.ves et est aussi une injure à leur histoire et à leur identité, nous sommes fidèles à la mémoire des FTP-MOI.
La Coordination nationale de l’UJFP, le 27 février 2024
Les narratifs autour des crimes perpétrés le 7 octobre par le Hamas ne font plus débat : de l’extrême droite à une partie non négligeable de la gauche, ils seraient le produit de l’antisémitisme.
“Le plus grand massacre antisémite de notre siècle”. C’est ainsi qu’Emmanuel Macron définit les attaques du 7 octobre menées par le Hamas contre les kibboutz du sud d’Israël, lors de la cérémonie d’hommage aux victimes françaises de l’attaque organisée le 7 février dernier. Cette lecture des événements constitue un pas de plus dans l’institutionnalisation de la théorie du nouvel antisémitisme, et a depuis déjà permis au Ministère des affaires étrangères d’attaquer l’ONU ou à des islamophobes de promouvoir leur agenda raciste. Avant d’être officialisée par le président en personne, cette interprétation des faits avait été validée par une multitude d’acteurs politiques. Dimanche 28 janvier, sur BFM TV et à une heure de grande écoute, le journaliste Benjamin Duhamel affirme face à Jean-Luc Mélenchon que l’antisémitisme aurait motivé l’opération du Hamas. Quelques semaines auparavant, le 3 janvier, la professeure de droit international Rafaëlle Maison est confrontée sur France Culture aux questions de Guillaume Erner. Alors qu’elle essaie d’expliquer pourquoi, d’après elle, la notion de génocide n’est pas pertinente pour caractériser les actes du Hamas, le journaliste lui reproche d’être “biaisée”, considérant “qu’il y a déjà suffisamment d’éléments pour considérer que c’étaient les Juif·ves qui étaient visé·es”. Enfin, dans un entretien accordé à K La Revue, Tal Bruttmann, historien spécialiste de la Shoah affirme que le 7 octobre “des Juifs sont attaqués en tant que Juifs” et explique que les objectifs de cette opération étaient “de tuer des Juifs, d’en capturer pour en faire des otages et les ramener dans la bande de Gaza comme monnaie d’échange, moyen de pression et de marchandage”.
Cette lecture est ainsi largement partagée et relayée, à commencer par le gouvernement israélien d’extrême-droite à travers ses dispositifs de communication. En France, elle a pu être reprise de différentes manières par le gouvernement, des partis politiques de tous bords1, des chercheurs 2 et des organisations juives3, certaines s’identifiant comme antiracistes ou se revendiquant de la gauche radicale4. Ce récit, devenu hégémonique, doit être caractérisé pour ce qu’il est : une manipulation crasse de l’histoire qui devrait indigner toutes celles et tous ceux qui entendent lutter sincèrement contre le racisme. La convocation de la mémoire du judéocide, afin d’invisibiliser un contexte de domination coloniale et de justifier une guerre de destruction à portée génocidaire, ne peut qu’abîmer les idées de justice et d’égalité pour tous·tes, et entraver l’horizon d’une paix juste sur le territoire.
Une opération militaire
Faire des événements du 7 octobre un “massacre antisémite” conduit à invisibiliser une partie de la réalité du 7 octobre. Vouloir la regarder en face ne revient ni à minimiser, nier, ou légitimer les horreurs qui ont été commises ce jour-là, ni à manquer d’empathie vis-à-vis des victimes qui les ont subies. Au contraire, c’est par respect envers ces victimes et leurs proches, mais également envers les Palestinien·nes qui subissent une explosion de violence inédite depuis, qu’un devoir de vérité s’impose. Quatre mois plus tard, il est possible d’avoir une vision plus claire des faits. Ce jour-là, plusieurs infrastructures militaires israéliennes ont été ciblées. En premier lieu, des portions de la barrière cernant Gaza, dont la construction par l’État israélien a été achevée en 2021, bordant une zone tampon où des centaines de manifestant·es palestinien·nes ont été tué·es par balles et des milliers d’autres blessé·es, lors des “marches du retour” de 2018-2019. Cette barrière, enfermant les Gazaoui·es dans une prison à ciel ouvert, est constituée de plusieurs couches de barbelés et de murs de béton aux fondations profondes, et intègre des systèmes de télécommunication, des tours de guets, des capteurs radar et des mitrailleuses télécommandées. Par la suite, en plus des sept kibboutz, au moins six bases militaires israéliennes ont été attaquées, et environ un tiers des 1139 victimes recensées, soit 373 d’entre elles, faisait partie des forces de sécurité en poste ce jour-là. En occultant ces cibles, et la dimension militaire de l’attaque du Hamas, on contribue au même brouillage qu’entretient depuis des décennies l’État israélien entre le civil et le militaire, notamment lorsqu’il s’agit des kibboutz et de leurs fonctions autour de Gaza ; une hybridation qui a précisément fait de ses habitant·es les composant·es d’un mur humain, les condamnant à une position intenable. Faire des attaques du 7 octobre un acte antisémite revient, en plus d’invisibiliser ses nombreuses victimes non-juives et palestiniennes, à dissimuler les structures à l’origine de cette explosion de violence, celles sur lesquelles s’appuie la colonisation et le siège de Gaza.
Masquer l’histoire et le contexte colonial
Appréhender le 7 octobre strictement comme une attaque antisémite s’inscrit dans l’effort de la propagande israélienne visant à gommer la réalité coloniale sur place et à renforcer la légitimité de l’État israélien. Comme l’explique Antony Lerman, écrivain spécialiste de l’antisémitisme, cet effort se matérialise au lendemain de la guerre des Six jours par la volonté des organisations sionistes et des gouvernements israéliens successifs à construire un “nouvel antisémitisme”, faisant de l’État d’Israël “le Juif parmi les nations”. Une redéfinition de l’antisémitisme qui émerge en réaction au changement de climat politique consécutif à l’occupation israélienne en 1967, puis à la résolution 3379 des Nations Unies, adoptée en novembre 1975. Celle-ci désignait le sionisme comme “une forme de racisme » et a depuis été révoquée. La réalité coloniale, que la propagande israélienne vise à masquer, est aussi celle des kibboutz situés autour de la bande de Gaza, largement construits sur les terres de villages palestiniens vidés de leurs habitant·es en 1948, et dont certains sont nés d’opérations coloniales visant à créer des faits accomplis et à assurer une présence sioniste dans ce territoire avant la partition de la Palestine. La sidération devant l’ampleur des violences auxquelles a été confrontée la population israélienne, puis celles subies par les otages, a rapidement cédé la place à une instrumentalisation de celle-ci par Tel Aviv, relayée dans la foulée par ses soutiens à l’étranger. Elle s’appuie sur les recoins les plus sombres de la conscience collective juive, tout en faisant des appels du pied aux traumatismes des Occidentaux provoqués par les attentats djihadistes, et à leur culpabilité liée à la Shoah.
L’ancien premier ministre israélien Naftali Bennett a ouvert la voie dès le 9 octobre, mettant en équivalence le Hamas et le nazisme. Cette rhétorique connaît depuis un succès non démenti dans le Nord global dont témoignent les propos tenus le 10 octobre par Olivier Véran, alors porte-parole du gouvernement : « Israël a vécu son 11 septembre. J’étais à la manifestation (rassemblement en soutien à Israël organisé par le CRIF, ndlr) hier avec le directeur du Mémorial de la Shoah qui me disait, qu’à sa connaissance, il n’y avait pas eu autant de victimes juives sur une journée depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. » Solution finale et djihadisme, voilà les bornes du cadre légitime dans lequel doit être analysée l’attaque du Hamas. Tout ce qui en dévie d’un iota est considéré comme une apologie antisémite du terrorisme. Dès lors, le fil de l’antisémitisme a pu être déroulé au point de convoquer la mémoire des pogroms, un écart du cadre d’interprétation légitime toléré qui, in fine, contribue à le renforcer. Tout ce qui fait écho aux massacres de Juif·ves parce que Juif·ves est bon à prendre en ce que cela contribue à disqualifier davantage l’approche partant du contexte colonial. Pourtant, une analyse rigoureuse du 7 octobre ne permet pas de corroborer ce choix sémantique très politique. Les victimes israéliennes ne vivaient pas sans protection militaire ni capacité à exercer une souveraineté dans un État hostile, caractéristiques premières des pogroms qui désignent les massacres de Juif·ves dans la Russie tsariste, par les populations avoisinantes avec la bénédiction des autorités. Mais peu importe, cette rhétorique permet de rallier l’opinion publique occidentale et de fabriquer le consentement de nos sociétés vis-à-vis des massacres israéliens commis à Gaza, notamment au nom d’une prétendue lutte contre l’antisémitisme. Elle permet également de délégitimer et réduire au silence toute revendication politique palestinienne, ou toute critique du sionisme, en la qualifiant d’antisémite. Détourner de la sorte le signifiant “antisémite” nuit à une bonne compréhension des dynamiques de lutte des Palestiniens et Palestiniennes pour leurs droits, mais aussi au combat contre l’antisémitisme, et donc à l’antiracisme en général.
Faire de l’attaque du 7 octobre une attaque antisémite, c’est ne pas tenir compte du contexte dans lequel ces attaques ont eu lieu ; cela revient à signifier que lorsqu’un·e Palestinien·ne attaque un Israélien·ne – qu’il ou elle soit soldat·e, habitant·e de Tel-Aviv ou d’un avant-poste en Cisjordanie – il ou elle commet de fait un acte antisémite. On en vient ainsi à désigner tout acte de résistance, qu’elle soit armée ou pacifique, comme une agression antisémite. Ainsi, la campagne BDS est désignée comme antisémite, les rapports des ONG qualifiant Israël d’État d’apartheid, antisémite. La Cour Internationale de Justice, antisémite. Les marches du retour des réfugié·es palestinien·nes, antisémites. Les soulèvements spontanés et la grève générale palestinienne de 2021 contre l’épuration ethnique à Jérusalem-Est, antisémites. L’antisionisme, antisémite.
“Yahoud” ou “Israili”? Un flou sémantique entretenu par le sionisme
Et parce que le Hamas a tué des Juif·ves, nous avons même entendu les commentateur·rices, journalistes et acteur·rices politiques répéter en cœur les éléments de langage des autorités israéliennes assimilant le Hamas, quand ce n’est pas tout simplement les Palestinien·nes, aux nazis. C’est une bien curieuse lecture, négationniste, qui évacue de nouveau la réalité de la colonisation, et vise à légitimer les tapis de bombes déversés quotidiennement par Israël sur les habitant·es de Gaza. On a ainsi pu entendre l’ambassadrice israélienne à Londres, Tzipi Hotovely, une négationniste de la Nakba, comparer les bombardements israéliens sur Gaza aux bombardements des alliés sur Dresde. Ou encore le député LR Meyer Habib déclarer sur RMC, “le Hamas, c’est Hitler”. Il faut dire qu’en affirmant, toute honte bue, que c’était le grand mufti de Jérusalem qui avait soufflé à Hitler la solution finale, Netanyahou avait préparé le terrain. Du point de vue palestinien, et donc aussi d’une organisation tel que le Hamas, “Juif·ve” est avant tout le terme par lequel est désigné·e le Juif·ve israélien – l’individu·e qui bénéficie du régime de suprémacie juive mis en place entre la Mer et le Jourdain. Nous le disions dans notre communiqué du 4 novembre 2023 intitulé “L’antisémitisme doit être combattu, son instrumentalisation aussi” :
“Si l’idéologie du Hamas est bien pétrie d’éléments antijuifs et de représentations antisémites, l’idée qu’ils seraient les “nouveaux nazis” et que les massacres du 7 octobre soient comparables à la Shoah doit être combattue. Ce narratif, qui vise surtout à diaboliser les Palestinien·ne·s, n’offre aucune clé de compréhension des violences terribles qui ont visé les civil·es israélien·nes. Le Juif persécuté par le nazi est-il le même que le Juif ciblé par le Hamas ? Si la rhétorique du Hamas emprunte volontiers des références à l’antisémitisme européen, son antijudaïsme est surtout adossé à l’association de l’identité juive au statut de colon dans le cadre des rapports sociaux engendrés par la colonisation israélienne. En contexte palestinien, les catégories “Juif” et “Arabe” renvoient d’abord à des rapports de pouvoir et de domination.”
On peut regretter la mobilisation d’un tel discours, mais comment pourrait-il en être autrement, alors que la colonisation de la Palestine se fait au nom du judaïsme ? Ou que depuis 2006, la bande de Gaza est assiégée au nom de la sécurité de “l’État juif” ? Que les dirigeant·es israélien·nes convoquent la tradition juive pour légitimer leurs opérations génocidaires avec le soutien des dirigeant·es occidentaux·ales ? Que des policiers israéliens gravent une étoile de David sur la peau d’un Palestinien, ou qu’après avoir rasé des quartiers de Gaza, une Hanoukia géante est installée sur les ruines pour Hanouka ? Les partisan·es de l’analyse selon laquelle les Israélien·nes auraient été assassiné·es le 7 octobre parce que Juif·ves restent bien silencieux·ses lorsqu’il s’agit de dénoncer l’État d’Israël, principal pourvoyeur de la confusion Juif·ve = sioniste = israélien·ne. N’est-ce pas lui qui s’accapare les symboles juifs depuis sa création en 1948 ? N’est-il pas officiellement “l’État nation du peuple juif” depuis 2018 ? Ainsi, la judéophobie, voire l’antisémitisme, qui peuvent circuler au sein de la population palestinienne, sont très largement motivés et cultivés par l’expérience de la colonisation israélienne faite au nom des Juif·ves et du judaïsme, par un État qui se revendique “État juif” et avec l’approbation des puissances occidentales. Expliquer la violence en Israël-Palestine à travers le prisme de la haine des Juif·ves revient à ignorer les structures matérielles qui la produisent ; notamment la violence systématique du fait colonial israélien, qui instaure d’impossibles rapports sociaux entre Palestinien·nes et Israélien·nes, qui les abîment et qui affectent également les minorités vivants hors d’Israël.
Des actes en réaction à un système politique oppressif et criminel nous sont ainsi présentés comme étant de même nature que les actes haineux racistes qui ciblent des personnes juives parce que juives, chez nous, en Occident, aujourd’hui comme hier. « De Sderot (ville régulièrement ciblée par les roquettes du Hamas, ndlr.) à Pittsburgh (ville étasunienne où a eu lieu une attaque antisémite dans une synagogue, ndlr.), la main qui tire les missiles est la même main qui tire sur les fidèles » résume l’ancien premier ministre israélien, Naftali Bennett, en 2018. Comment ne pas faire le lien entre le discours de l’ultra-nationaliste Bennett et les propos de Macron, lorsqu’il déclare lors de la cérémonie d’hommage aux victimes du 7 octobre qu’il ne faut « rien céder à un antisémitisme rampant, désinhibé, ici comme là-bas[…] ».
Pour une reconnaissance du fait colonial israélien
Dans un article rédigé après le 7 octobre, Eyal Weizman revient sur l’histoire de l’un des kibboutz qui a le plus souffert des attaques, Nahal Oz, implanté par l’unité militaire “Nahal” spécialisée dans l’établissement de colonies frontalières en 1951, adossé à une base militaire construite à la frontière avec Gaza pour surveiller sa population. En 1956, des Fedayins de Gaza, où vivent alors 300 000 Palestinien·nes dont 200 000 réfugié·es de 1948, tuent un des jeunes membres de Nahal Oz, Roy Rotberg, et emportent son corps de l’autre côté de la frontière. Moshe Dayan, alors chef d’État major, se trouvait par hasard dans le kibboutz pour un mariage, et a lui-même fini par prononcer un discours lors des funérailles, le lendemain de l’attaque :
« N’accusons pas aujourd’hui les tueurs. Pourquoi devrions-nous nous plaindre de leur haine brûlante envers nous ? Voici huit ans maintenant, que depuis les camps de réfugiés de Gaza, ils nous voient construire notre patrie de la terre et des villages où ils vivaient, où leurs ancêtres vivaient. Ce n’est pas parmi les Arabes de Gaza, mais au sein de notre propre communauté que nous devons chercher le sang de Roy. Comment avons-nous pu fermer les yeux et refuser de regarder notre vocation et le destin de notre génération en face, dans toute sa cruauté ? Avons-nous oublié que ce groupe de jeunes, résidant à Nahal Oz, porte sur ses épaules les lourdes portes de Gaza ? Portes au-delà desquelles, des centaines de milliers d’yeux et de mains prient pour qu’advienne notre faiblesse, et pour pouvoir nous réduire en pièces – l’avons-nous oublié ? Nous savons que pour que s’éteigne l’espoir de notre destruction, nous devons être, matin et soir, armés et préparés. Nous sommes une génération de colons, et sans le casque d’acier et le ventre du canon nous ne pourrions planter d’arbres ni construire de maisons.[…] Par delà le sillon de la frontière, une mer de haine et de désir de vengeance gronde, attendant le jour où la sérénité émoussera notre vigilance, le jour où nous écouterons les ambassadeurs de l’hypocrisie qui nous appellent à déposer les armes.”
Loin d’être un militant décolonial, Dayan était un criminel de guerre. Il ne plaide pas pour les droits des Palestinien·nes, au contraire, il met en garde les Israélien·nes contre le danger d’une guerre permanente, qui perdure clairement aujourd’hui. Il assume aussi l’histoire coloniale israélienne, ne feint pas d’ignorer ce que les Palestinien·nes ont perdu, ce qu’Israël leur a pris. Son discours éclaire les racines de la violence dans cette région et le changement de discours opéré par les officiel·les israélien·nes et leurs allié·es, qui se cachent désormais derrière l’accusation d’antisémitisme, quitte à jeter sous le bus les Juif·ves du monde entier. Les dirigeant·es sionistes espéraient que l’histoire serait oubliée par les jeunes générations de Palestinien·nes – “les vieux mourront et les jeunes oublieront” selon l’adage communement attribué à Ben Gourion. Si ces dernier·es n’ont pas oublié, on doit déplorer et condamner qu’au sein de nos sociétés occidentales, et même dans nos espaces militants, cette histoire peine à être reconnue pour ce qu’elle est : une injustice coloniale qui perdure et qui produit son lot de violences.
Laisser croire que les attaques du 7 sont motivées par l’antisémitisme contrevient à un horizon de justice et ainsi de paix, qui doit nécessairement passer par la reconnaissance du fait colonial israélien. Cette lecture alimente aussi un amalgame que nous considérons comme dangereux en tant que militant·es antiracistes, et que nous combattons. Derrière l’amalgame qui assimile les Juif·ves au sionisme, et la critique d’Israël à l’antisémitisme, se cache la rhétorique raciste qui fait des Palestinien·nes, et des Musulman·nes, un danger pour les Juif·ves. Toute personne un minimum sensible à la question raciale et à sa permanence dans les rapports sociaux doit refuser cette lecture et la confusion qu’elle alimente dans une situation déjà sensible. Dans la période que nous traversons, que traversent les Palestinien·nes et les Israélien·nes, mais aussi les minorités en France, nous avons impérativement besoin de clarifications, d’explications, de contextualisation, de débats fondés et argumentés. La place prépondérante que prend, dans le débat public, la conception de l’attaque du Hamas vidée de sa substance coloniale est alarmante et témoigne de l’acceptation généralisée de la théorie du nouvel antisémitisme. Nous affirmons que la contextualisation est la première condition d’un débat sur les violences qui s’abattent sur les Palestinien·nes et sur les Israélien·nes, et le seul chemin pour qu’ils et elles puissent un jour vivre dans la dignité, l’égalité et la sécurité sur ce territoire. C’est aussi une condition pour que la lutte contre l’antisémitisme cesse d’être détournée pour servir un agenda autoritaire et raciste isolant les Juif·ves et Juif·ves des autres minorités.
Maxime Benatouil et Nadav Joffe
Note
1. Voir l’appel à la manifestation “Pour la République et contre l’antisémitisme” émanant des partis LR et Renaissance : https://www.lefigaro.fr/vox/politique/l-appel-de-gerard-larcher-et-yael-braun-pivet-pour-la-republique-et-contre-l-antisemitisme-marchons-20231107 ou encore un communiqué d’EELV dans lequel est souligné que le 7 octobre, “le nombre de personnes juives tuées est le plus important depuis la Seconde Guerre mondiale” https://www.eelv.fr/cf-2023-12-23-md-israel-palestine/
1. Johann Chapoutot, dans un message adressé à Tsedek! qu’il a choisi de communiquer à divers journalistes en guise d’explication quant à l’annulation de sa participation à notre ciné-club, explique que les attaques du 7 constituent “un massacre dont la dimension antisémite [lui] semble difficilement pouvoir être niée” https://twitter.com/Sigalit/status/1754566694477947018/photo/1
1. Jonathan Arfi, le président du CRIF, a déclaré que « l’attaque du Hamas n’est pas qu’une attaque terroriste contre Israël, c’est un pogrom contre le peuple juif » https://www.crif.org/fr/content/dossier-de-presse-guerre-en-israel-le-crif-dans-la-presse. Ou encore l’Union des étudiants juifs de France, qui a tweeté le 19 octobre : “Depuis le pogrom du 7 octobre, le Hamas n’attend qu’une chose : la riposte violente contre sa population civile.” https://twitter.com/uejf/status/1714964751053094921?s=46&t=7GtH4Vch3g5vcJLc5-e2KA
1. Voir la déclaration de Jonas Pardo au micro de France Culture : “Tous·tes les Juif·ves ont très vite compris que c’était un massacre antisémite” https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-reportage-de-la-redaction/face-a-l-antisemitisme-les-juifs-de-gauche-pris-entre-deux-feux-2217987 . Les JJR parlent elles et eux aussi des “massacres antisémites du 7 octobre” https://www.instagram.com/p/C0CMxWetp70/?imgindex=1, Golem, du Hamas comme d’“une organisation fondamentalement antisémite” https://www.instagram.com/p/C03ecawA6qd/?imgindex=1. Ou encore la présentation d’un débat organisé par le RAAR le 28 janvier, évoquant “l’attaque du Hamas le 7 octobre” comme “ la tuerie, accompagnée de viols, la plus massive de Juif·ves depuis la Shoah. Elle fait partie de la longue histoire de l’antisémitisme.” https://raar.info/2024/01/rencontre-debat/
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Ajouté le 28 février 2024
Mis à jour le 4 février 2026